Par «Collectif international d’anciens ministres de la santé»*

Le nationalisme vaccinal alimente une compétition inique entre les Etats, mais surtout introduit un risque de flambée du prix des vaccins, avertit un collectif international d’anciens ministres de la Santé, dans une tribune au «Monde». Seul un multilatéralisme renforcé, assorti de contraintes politiques, permettra d’aborder avec équité la sortie de crise.

La crise sanitaire, et désormais la question de l’accès aux vaccins contre le Covid-19 continuent de creuser les inégalités mondiales. L’immunité collective induite par la vaccination, dans sa dimension universelle, est pourtant au cœur de la stratégie de fin de la pandémie. Cette phase décisive met une nouvelle fois au jour le contraste immense entre les pays riches et les autres, par les écarts colossaux dans leurs capacités d’intervention selon leur sphère d’appartenance économique. Les collectes de fonds considérables provenant d’Etats puissants, de grosses fondations ou d’acteurs privés ont ainsi permis aux laboratoires de réussir ce pari sans précédent de mettre au point un vaccin dans des délais inédits.

Cette nouvelle donne vaccinale soulève toutefois des questions éthiques majeures, avec l’accentuation de fractures scientifique, médicale, économique, sociale et, de facto, politique.

Scientifique parce qu’il est vital que l’évaluation de ces vaccins réponde aux mêmes exigences de rigueur scientifique, en matière de sécurité et d’efficacité, d’où le rôle crucial de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans la procédure de validation et de qualification des vaccins.

Un enjeu politique et philosophique

Economique parce que la mise à disposition du vaccin contre le Covid-19 dresse deux approches; d’une part, une logique soutenue par la société civile, qui considère le vaccin comme un bien public mondial, et, d’autre part, celle des industriels, qui poursuivent une logique de marché; si le prix des vaccins doit naturellement répondre à une logique de retour sur investissement, ce marché, devenu essentiel dans un contexte de crise mondiale, ne doit pas faire de l’objectif de rendement une priorité sur l’objectif de santé publique au regard, notamment, de la grande part d’investissements publics.

Politique, enfin, car la divergence observée récemment entre l’Union européenne et le Royaume-Uni ne se lit pas uniquement à la lumière d’une préférence qu’aurait eue AstraZeneca à livrer les doses d’abord au Royaume-Uni. Elle soulève un enjeu politique et philosophique plus vaste qu’est celui de l’accès équitable à la vaccination, et donc à la protection, à l’échelle du monde. Alors que 2020 fut l’année de la surenchère sur les masques — débat dont nous pensions avoir tiré les leçons de comportements reptiliens, de réactions du sauve-qui-peut —, les masques artisanaux nous avaient alors sauvés; les pays en développement, en particulier, avaient montré un exemple éclatant d’agilité dans ce domaine. Le risque ici est donc bien celui d’un «nationalisme vaccinal», en réponse à des demandes en protection et en soins légitimes, de la part des citoyens, avec, sous-jacents, des défis d’orgueil national devant des fragilités qui mettent à nu la vanité de bien des ambitions de puissance.

Près de 70 % des doses de vaccin administrées jusqu’à présent l’ont été dans les cinquante pays les plus riches, tandis que 0,1 % a été injecté dans les cinquante pays les plus pauvres. Pourtant, le mécanisme Covax, conçu par l’OMS et l’Alliance du vaccin (GAVI) comme une «initiative mondiale visant à assurer un accès rapide et équitable aux vaccins contre le Covid-19 pour tous les pays», mise précisément sur une solidarité internationale basée sur une mutualisation des commandes et une redistribution coordonnée au niveau mondial.

Seulement, l’ambition de fournir 2 milliards de doses d’ici à fin 2021 a été très fragilisée par la multiplicité des accords bilatéraux passés par les pays riches. Cette situation crée non seulement une compétition inique entre les Etats, mais surtout introduit subrepticement un risque évident de flambée du prix des vaccins. Selon une analyse de l’OMS, près de 70 % des doses de vaccin administrées jusqu’à présent l’ont été dans les cinquante pays les plus riches, tandis que 0,1 % a été injecté dans les cinquante pays les plus pauvres. En Afrique, on estime à 1,5 milliard les besoins de vaccins pour immuniser 60 % de la population. La communauté internationale est, par conséquent, une nouvelle fois interpellée face à une inquiétude compréhensible de certains pays du Sud sur la pénurie de vaccins, au moment où ils sont confrontés à une nouvelle vague de Covid-19, plus ravageuse que la première.

Et si l’Union africaine a passé ses propres commandes ou engagé un programme de développement du vaccin, les besoins sont loin d’être satisfaits.

Suspension ou transfert de licences

Nous sommes donc confrontés à un défi historique pour la gouvernance mondiale. Seul un multilatéralisme renforcé, qui pose de véritables actes au regard de fléaux mondiaux, permettra d’aborder avec équité la sortie de crise : des contraintes politiques, par exemple sur les brevets (suspension ou transfert de licences), seraient des moyens puissants pour que la crise planétaire ne soit pas une fatalité.

Une stratégie multilatérale commence à se dessiner. Forte de son leadership dans certains combats internationaux (One Planet Summit, Unitaid, reconstitution du Fonds mondial), la France a lancé un appel à ses partenaires européens et non européens à s’engager dans le dispositif Covax, seul garant d’une distribution équitable des vaccins. Formons le vœu qu’elle sera entendue; et que si «tout le monde n’est pas à bord, la France s’engagera» et donnera 5 % de ses doses, a annoncé le président Macron. Comme le disait Albert Schweitzer, «l’exemplarité n’est pas une façon d’influencer, c’est la seule».

Un accès aux vaccins pour tous est l’engagement politique et moral que le monde attend. De nos choix d’aujourd’hui dépendront les équilibres stratégiques de demain.

*Liste des signataires : Diyé Ba, ancienne ministre de la Santé, Mauritanie; Nora Berra, ancienne ministre de la Santé, France, présidente fondatrice de l’ONG Union for Global Health; Abdou Fall, ancien ministre de la Santé, Sénégal, cofondateur de l’ONG Union For Global Health ; Dorothée Kinde Gazard, ancienne ministre de la Santé, Bénin; Nicolas Meda, ancien ministre de la Santé, Burkina Faso ; Samira Meraï Friaa, ancienne ministre de la Santé, Tunisie; Georges Moyen, ancien ministre de la Santé, Congo; Saïd Oulbacha, ancien ministre de la Formation professionnelle, Maroc; Michel Sidibé, ancien directeur général d’Onusida, ancien ministre de la Santé, Mali.

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