Réussirions-nous là où, il y a près de 23 siècles, les Romains ont échoué : effacer définitivement la métropole antique de Carthage de la carte ?

Oui, réussirions-nous ce forfait ? Au train où vont les choses sur le terrain et dans les dédales pourris de l’Administration, le péril semble bien imminent. L’ampleur du massacre qui se déroule sous nos yeux sans susciter la moindre réaction de nulle partie (si ce n’est quelques gémissements impuissants) est difficile à évaluer.  C’est que les prédateurs vont vite en besogne. 

Officiellement, du côté d’une autorité municipale soumise au bon vouloir de ravageurs insatiables, on avance le chiffre impudique de 290 décisions de démolition de constructions illégales, dont une soixantaine en zones archéologiques. Des administrés prennent leurs aises avec la voie publique, par exemple la résidence « la Reine Didon » qui a annexé à son domaine deux rues transformées en passages privatifs à son profit exclusif ; ou la rue du Commandant Béjaoui, transformée en impasse lorsqu’un riverain s’est adjugé la partie de la chaussée dans le prolongement de l’entrée de sa demeure pour l’y intégrer. Comme ça !

Tout cela serait anecdotique si l’Unesco, qui a classé le site de Carthage-Sidi Bou Saïd sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité, n’a agité sérieusement la menace de l’en retirer. C’est que les choses risquent de prendre une tournure irréversible quant à l’intégrité de ce site déjà fortement malmenée. A qui la faute ? A une succession de trahisons qui remontent déjà aux années 70 du siècle dernier, et cela va de la construction du palais présidentiel de Carthage (et du cortège de résidences luxueuses qui l’ont accompagnée, en particulier celle du vénérable et digne ancien président Foued Mbazzaâ) au refus du « président déchu » de signer le plan de protection et de mise en valeur (Ppmv) du parc archéologique de Carthage-Sidi Bou Saïd qui délimite sur les cartes un périmètre « jaune », non aedificante, comme disent les savants, c’est-à-dire non constructible, afin de rassasier d’abord l’appétit des spéculateurs de tout poil.

La signature de ce Ppmv a été, depuis la glorieuse Révolution, toujours reportée aux calendes grecques. En accointance avec certaines instances et acteurs individuels censés veiller sur l’intégrité du patrimoine. Et le carnage s’est poursuivi, pratique aujourd’hui démocratisée (c’est dans la logique de la conjoncture). Chacun y va à hauteur de ses moyens et de ses efforts, de celui qui s’octroie un « empan » de terrain pour y construire sa chaumière et qui se défendra demain en invoquant la précarité de sa situation à celui qui s’offre le luxe d’une résidence haut de gamme en exhibant avec ostentation toutes les autorisations requises, frauduleusement obtenues.

Dans la rue !

Ceux qui sont déjà sur place depuis quelques décennies s’autorisent aujourd’hui d’autres formes de dépassement. Ainsi en est-il de la hauteur du bâti qui, par mesure administrative, ne doit pas dépasser R+1 dans tout le périmètre carthaginois pour ne pas occulter un paysage devenu patrimonial ; les heureux propriétaires se sont frénétiquement mis à grimper à R+2, puis + 3, certains atteignant même R+4 avec le recours à l’astuce des entre-sols en terrain dénivelé.Face à ces défis, que reste-t-il à faire aux citoyens attachés à ce qui subsiste d’un patrimoine méthodiquement martyrisé ? La protestation têtue. Elle se manifeste sous diverses formes, allant de la signature de pétitions à la manifestation dans la rue. C’est ce qui se produira demain, samedi 27 mars, à partir de 14h30, au départ de l’esplanade face au cimetière militaire américain de Carthage, sur autorisation des autorités concernée, et à l’appel d’activistes et d’associations locales, en présence de députés de la circonscription de Tunis II, du syndicat des chercheurs et de celui des conservateurs du patrimoine. C’est un acte hautement militant en faveur de notre mémoire collective et, aussi, des générations futures qui pourraient bien se retrouver sans mémoire et sans patrimoine à mettre en valeur et à exploiter pour leur bien-être.

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