Par Mohamed Salah BEN  AMMAR | Ancien ministre | 

Les connaissances scientifiques ne sont ni des opinions personnelles ni des émotions, pourtant la phrase la plus entendue dans les médias ces derniers mois à propos de la pandémie a été : ce n’est pas mon domaine mais moi personnellement je pense que…pléonasme et égocentrisme à l’opposé de l’humilité de ceux qui savent vraiment. Les conséquences de ces prises de position d’une génération d’experts Covid a été ce qu’il faut appeler une dérive médiatico-médicale dont les effets ne seront pas éphémères. Qu’il faille informer, faire de la vulgarisation c’est le devoir de tous professionnels de la santé mais parler avec assurance de sujets que l’on ne maîtrise pas c’est se mettre sur une pente glissante. L’ultracrepidarianisme en vogue a ébranlé une corporation réputée pour son professionnalisme. Ridicule époque où une opinion personnelle balancée sans fondement dans un média devient un scoop, une sorte de prédiction scientifique parce que dite par un professionnel !

Les dizaines de milliers de blouses blanches, l’immense majorité qui se dévoue jour et nuit pour sauver des vies depuis un an ne s’est pas reconnue dans ces émissions appelées abusivement médicales où l’ont prédit l’avenir sur des impressions. Ils étaient incollables, tout y passait, le droit d’effectuer le pèlerinage, le droit de se baigner, le droit de manger ou non tel aliment, nous avons tout entendu. Il est certain que les qualités pédagogiques des invités ont été le facteur déterminant dans le choix des médias mais ce n’était pas un critère suffisant. Pire, de toute évidence la recherche du buzz n’était pas absente. Ceux qui étaient vraiment sur le terrain, ceux qui se posaient les bonnes questions se sont rarement prêtés à ce jeu et, de toutes les façons, on les trouvait peu intéressants, rébarbatifs. Les conséquences de cette absence de rigueur dans le choix des invités et dans les messages délivrés sont colossales.

Aujourd’hui, la rue a perdu confiance et la pandémie en est à sa troisième vague. La défiance du public envers les experts, les scientifiques, l’industrie pharmaceutique, les grandes puissances économiques, l’OMS, les agences de médicaments, est symptomatique de cette rupture de confiance. AntiVax, complotistes se sont engouffrés dans la brèche. Le populisme scientifique prolifère et il se vend bien. Le nationalisme, pendant obligé du populisme, a pris le masque de la science. Il n’est pas moins hideux que n’importe quel autre nationalisme mais il est toléré et même vanté !

Pourtant, les fondamentaux en recherche médicale sont clairs pour les bons professionnels. Prendre son temps, rationalité dans la démarche scientifique et le doute sont le yin et yang des scientifiques. Essais cliniques, standardisation, randomisation en double aveugle, transparence sur les données, humilité, doute, travail d’équipe, publication dans des revues indexées, bref le quotidien des chercheurs et des scientifiques a été oublié. La science s’accommode mal avec l’immédiateté, le scoop, les solutions miraculeuses, peu importe, les médias cherchent les effets de manche ! Les instances régulatrices ont laissé faire. Les idées simplistes, les croyances, les intuitions, les émotions plaisent au grand public, on va leur servir de la soupe. Grave erreur.

Un an de cours intensifs nous a permis de tout savoir sur les symptômes de la maladie, la forme du virus avec ses spicules, sa protéine S et son ARN. Beaucoup ont eu l’impression d’être devenus experts en épidémiologie, en santé publique, en infectiologie, en pharmacologie; malheureusement c’est loin d’être le cas.

Pourquoi n’a-t-on pas eu la présence d’esprit de mettre à profit tout ce temps, ces dizaines de milliers de milliers d’articles, d’émissions pour essayer de construire une société de citoyens responsables de leur santé au lieu de nous aventurer dans des sables mouvants ? Nous subissons les conséquences d’un an de battage médiatique intensif improductif. Il est impossible de convaincre une bonne partie de la population de l’utilité du masque, du lavage des mains et…de la vaccination. Et n’essayez pas de tenter d’expliquer qu’il est plus probable de mourir de la Covid 19 que d’un caillot sanguin provoqué par un vaccin.

Qui oserait enfin parler des prescriptions fantaisistes d’antibiotiques, de corticoïdes, de vitamines, d’oligo-minéraux, par exemple ? Des traitements non validés scientifiquement ou parfois même invalidés deviennent la règle chez certains. Sous la pression des malades nous sommes obligés de céder, disent certains et, de toutes les façons, l’automédication est plus que jamais un fléau national !!! Des ordonnances types, parfois offertes par le fabricant du médicament en question, circulent.

C’est une réelle perte de chance car nous réalisons combien notre santé à tous est notre bien commun le plus précieux. Enfin nous comprenons que la santé de mon voisin est aussi importante que la mienne. En un an, si les instances régulatrices, instances ordinales et autres avaient joué leur rôle, nous aurions pu faire de la pandémie un moment privilégié pour changer !

Trop de légèreté, trop d’amateurisme, trop de bling bling médiatique, au moment où la vie de millions de personnes était en jeu, ont fait du mal. Aujourd’hui plus personne ne conteste le fait que la santé est un bien commun qui est à la base de l’économie mondiale, de la vie artistique, sportive, de l’éducation, de la vie sociale. Il est trivial de le redire mais rien de tout cela n’est possible sans un environnement sain. Maintenant que nous touchons le mal du doigt, nous serons encore moins pardonnables si nous ne changeons pas.

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