«I love U n2» de Thameur Mejri. 2021. 370x600 cm. Acrylique, fusain, pastel, stylo-feutre sur toile |Photo : Firas Ben Khelifa

Avec les œuvres du plasticien Thameur Mejri, il y a un vent nouveau qui souffle sur les arts plastiques tunisiens. Une nouvelle ère s’ouvre, en effet. Thameur Mejri est né à Tunis en 1982. Il s’affirme comme le chef de file de sa génération et aborde l’acte de peindre avec fougue et puissance.

Il peint et dessine son époque sur de gigantesques toiles jusqu’à déborder parfois sur le mur de part et d’autre du cadre, qu’il courbe sans le rompre au niveau de la base du mur pour s’étaler et se répandre sur le sol de la galerie. Il s’agit, en partie, dans cette exposition, d’un travail in situ créé lors d’une résidence à la Station d’Art B7L9, dont le commissaire est Matthieu Lelièvre et la galerie qui représente l’artiste : Selma Feriani Gallery.  Déstructurer les mécanismes du pouvoir est le maître-mot de Thameur Mejri, son crédo, sa profession de foi. La peinture pour cet artiste, c’est plus que des couleurs et des formes. Elle est un esprit, une approche d’un espace vécu et ressenti, aussi bien philosophiquement qu’organiquement. Son approche tend à révéler et mettre à nu les systèmes cloisonnés, fermés, sclérosés et, par là même, dénoncer toute emprise des conventions et des dogmes. Mêlant le cinéma aux jeux vidéo, la philosophie structuraliste à la musique, la psychologie à l’enfant qu’il était, Thameur Mejri définit son travail comme une praxis, une intervention avant tout physique. Dans ce «ring» qu’est l’espace pictural, des actions basiques de déconstruction sont intentionnellement menées comme on livre un combat, avec énergie, acharnement et violence. Décortiquées, déchiquetées, voilées partiellement, des formes reconnaissables émergent et se laissent identifier sous un amas de formes. D’une composition éclatée à une autre, ces éléments prennent valeur symbolique et même métaphorique.

Ces constantes iconographiques (microphone, mouche, ballon, crâne, marteau, tête de mouton, Mickey Mouse, écran, masque à gaz, hélicoptère…) font partie d’un langage à décoder. Cet univers a un lien plus ou moins direct avec les événements qu’a traversés la Tunisie durant l’année 2011. Euphorie, espoir se mêlent aux traumatismes, angoisses et incertitudes d’une révolution qui a ouvert la porte à tous les possibles. Cette effervescence s’incarne dans des toiles à hauteur d’homme qui expriment autant de ferveur que de frénésie. Thameur Mejri se livre à un corps à corps qui l’engage de la tête aux pieds dans une confrontation sous différents registres et niveaux. Ce face-à-face, dicté par ce genre de faire artistique entre l’expressionnisme et le body art, installe un rapport de force entre la personne de l’artiste et «les ogres», qu’il s’est donné le devoir et la mission de démasquer et de dégager.

Évidemment, le combat pour faire tomber les masques est dur et l’enjeu est de taille ! La couleur rouge, assimilée au sang humain, rappelle celui qui a coulé lors de la confrontation des citoyens avec le pouvoir dictatorial. Appliqué comme par hasard à la bombe de peinture industrielle utilisée dans l’art de la rue (street art), le rouge est récurrent quand il n’envahit pas certaines œuvres.   Cette manière forcenée de peindre est la manifestation même d’un tempérament et d’une intention. Acte créateur et sujet sont donc confondus. Cette adéquation entre le geste créateur et le sujet peint traduit le degré d’intensité du fait pictural chez Thameur Mejri. Faut-il préciser encore qu’avec cet artiste, le sujet et le faire, artistique s’accordent parce qu’ils relèvent du même ordre ? Plus encore, cette adéquation soulignée est indéniablement la preuve qu’une praxis est en train de se jouer au cœur de l’acte et du geste pictural.

Amel BOUSLAMA

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