Par LOTFI BELHOUCHET | Chercheur à l’Institut national du patrimoine / directeur de la DDM |


La visite muséale, en tant qu’expérience de rencontre avec un lieu nouveau, est souvent synonyme de changement, de surprise et d’émotion. Si l’école et le musée se rejoignent sur le terrain des apprentissages, la spécificité de chacun fait ainsi passer l’enfant de la position d’élève à celle, moins habituelle, de visiteur. D’une façon générale, il est souhaitable de mettre en relation le contenu de la visite du musée avec les programmes scolaires et de situer la visite dans une séquence d’apprentissage. Le sujet de l’exposition va donc influencer la planification de la visite dans le calendrier scolaire ; visite qui prendra place en début, milieu ou fin d’année selon la programmation des leçons.

Alors, pour discuter de ce sujet, je propose de répartir mes remarques sur trois axes :

• Un premier axe que j’ai intitulé le Contrat pédagogique où je traiterai du premier problème que rencontre le médiateur avant même de rentrer dans le musée, à savoir l’attention des enfants ;

• Un second axe qui sera, lui, plus pédagogique puisque j’essaierai de répondre à la question de savoir ce que pourraient être les principes et les méthodes à mettre en œuvre pour une véritable éducation muséale ;

• Et puis un troisième axe autour de quelques activités dans les musées tunisiens sur la rencontre des œuvres de culture.

Alors justement, parlons de résistance, de capacité d’attention et de motivation. Notre conviction est que la question de l’attention est une question absolument déterminante car créer les conditions de l’attention collective des enfants dans un musée est une des compétences majeures du métier de médiateur. Ainsi, créer les conditions de l’attention collective, cela veut dire un rituel d’accueil directement relié au processus attentionnel, cela veut dire aussi des consignes précises, Bref, la construction de l’attention est un enjeu majeur pour une éducation muséale de qualité.

En outre, même si dans le langage courant le mot éducation renvoie systématiquement à l’école, il est bien évidemment beaucoup plus large. Un proverbe sénégalais dit que « Ça prend tout un village pour éduquer un enfant». Effectivement, il faut tout un village parce qu’il faut des parents mais il y a aussi tout le tissu associatif, sportif, culturel, social qui joue un rôle évidemment tout à fait déterminant dans l’éduction des enfants.

A la question : « Qu’est-ce que l’éducation ? », le philosophe Olivier Reboul, dans son livre La Philosophie de l’éducation, part du verbe « éduquer » (educare) pour distinguer trois synonymes : élever, enseigner, former. Selon ce même auteur, le premier renvoie à la famille, le second à l’école, le troisième tend, depuis quelque temps, à se substituer à la notion d’éducation tout au long de la vie. Dans ce même ouvrage, il propose cette définition : « L’éducation est l’ensemble des processus et des procédés qui permettent à tout enfant humain d’accéder progressivement à la culture, l’accès à la culture étant ce qui distingue l’homme de l’animal».

De plus, qui dit éducation dit bien sûr pédagogie, et aucune éducation ne peut se faire sans la médiation d’objets culturels qui en constituent le matériau de base. A la question « Qu’est-ce qui vaut la peine d’être enseigné ? », Olivier Reboul répondait : « Ce qui libère et ce qui unit ». Le médiateur au musée doit, en effet, faire passer « ce qui libère » du narcissisme enfantin, le musée doit offrir du temps pour la pensée, la réflexion, l’anticipation ; il a pour mission d’introduire ces médiations nécessaires qui permettent à un sujet de se construire dans une temporalité maîtrisée, en faisant le détour par les savoirs. Mais l’éducation muséale doit aussi focaliser sur « ce qui nous unit » et c’est là sa fonction socioculturelle.  Le musée doit, par la culture qu’il transmet, permettre aux enfants qui le fréquentent de se découvrir parties prenantes de l’humaine condition, à travers leurs histoires personnelles et sociales, leurs croyances et leurs émotions. L’art et la culture ont, à cet égard, un rôle absolument essentiel parce qu’ils permettent de faire vivre et de partager les questions fondatrices qui nous réunissent : à travers la rencontre des œuvres culturelles par exemple. Le médiateur doit répéter inlassablement à l’enfant que c’est à lui seul le pouvoir d’apprendre, que personne ne peut décider à sa place et que le rôle de l’équipe muséale consiste à créer les conditions optimales pour qu’il réfléchisse librement.

En ce qui concerne les activités éducatives offertes aux groupes scolaires, elles sont développées en lien avec les expositions du musée. Elles sont proposées aux groupes du préscolaire, du primaire, du secondaire et du collégial. La série d’activités à la carte est conçue à l’intention de différents publics et animées par une équipe dynamique. L’objectif de ces activités consiste à explorer divers médiums et techniques et à découvrir des civilisations ayant marqué l’histoire de la Tunisie. Voici comment cette offre se décline :

• Visites et ateliers de création thématique : série de visites et d’ateliers thématiques développés à partir de l’exposition permanente

• Visite musée-théâtre : possibilité de combiner une visite au musée avec un spectacle

• Visite fouille et conservation: organisé conjointement avec l’équipe de l’inventaire, ce programme offre un premier volet portant sur la fouille archéologique et la théorie liée à la conservation, et un second volet invite les enfants à découvrir les expositions et les œuvres conservées en réserve. Il permet de connaître le fonctionnement du musée, de comprendre l’importance de la conservation des œuvres et de découvrir les métiers liés à l’archéologie.

• Atelier de création à l’occasion du Jour de la Terre, la fête nationale de l’arbre, la journée nationale de l’habit traditionnel : il s’agit d’activités de création thématique autour de la Terre et de l’environnement ou des traditions. Tout cela bien sûr en partant des œuvres exposées au musée.

• Lecture de contes : il s’agit d’une lecture d’un conte lié aux œuvres exposées.

Bien évidemment, ces activités sont accompagnées de journées de formation pour les enseignants où nous présentons les programmes éducatifs du musée insistant ainsi sur l’importance d’une visite au Musée.

En conclusion

Les musées tunisiens ont longtemps été uniquement synonymes de « réserves de savoir». Aujourd’hui, le développement d’une muséographie pédagogique et expressive a profondément modifié l’allure des salles d’exposition ouvertes au public. Mais les modifications internes ne suffisent pas à faire intégrer des comportements particuliers chez le visiteur. Cette situation ne peut vraisemblablement pas s’installer spontanément. Une éducation au média qu’est l’exposition, une sensibilisation à l’espace muséal, un apprentissage de la lecture de l’exposition, nous semble nécessaire aujourd’hui.

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