Nizar Ben Saad|Universitaire|


L’exercice du pouvoir est tissé d’habiles manœuvres ; il est une suite d’éprouvants conflits d’ambitions et d’avidité, de luttes cruelles entre ceux qui possèdent les attributs de la puissance et ceux qui veulent s’en emparer.

Associé au mouvement des Jeunes Tunisiens fondé en 1907, Tahar Ben Ammar, dont l’image repose sur une indomptable énergie et une incontestable proximité avec le peuple, a œuvré, avec un dévouement sans faille, pour le réveil de la conscience nationale. Qui penserait qu’à cette époque lointaine et que l’on croit plongée dans l’ignorance, Hassen Guellaty tenait un salon culturel et politique attirant la fine fleur de l’intelligentsia tunisoise ? Il n’y a rien d’étonnant, donc, à ce que Tahar Ben Ammar se soit joint à cette élite.  Mais venons-en aux faits…

Conscient de l’essoufflement du mouvement des Jeunes Tunisiens, Tahar Ben Ammar ne tarde pas à adhérer au parti libéral constitutionnel (Destour) et à y militer activement dès sa fondation en 1920. Il lui faut trouver une issue à la crise qui s’amplifie : le 25 décembre 1920, l’État français engage une série de contacts avec les militants nationalistes. La première délégation du Destour, conduite par Ahmed Essaffi, n’a pas répondu aux attentes des militants nationalistes. Elle sera même un échec cuisant. Ce fut une commotion immense, profonde. A Tunis, le peuple s’irrite, trépigne d’impatience et s’inquiète, le feu couve sous les cendres. Mais il en faut plus pour décourager les nationalistes, puisque l’idée même d’une deuxième délégation ne tarde pas à germer dans l’esprit de ces hommes animés par une détermination sans faille.

Face à ce dialogue de sourds, un homme d’une grande stature, Tahar Ben Ammar, a un rôle à jouer. Porteur d’une pétition signée par 30.000 Tunisiens, il se rend à Paris, le 22 décembre 1920, à la tête d’une deuxième délégation du Destour. Regorgeant de vitalité, d’atouts, d’attraits, Tahar Ben Ammar allume la flamme des négociations, sonne le tocsin, plaide la cause nationaliste, en réclamant plus de droits politiques pour le peuple tunisien afin qu’il puisse enfin retrouver sa dignité piétinée et son destin confisqué. Affichant une sérénité à toute épreuve, Tahar Ben Ammar fait valoir ses compétences politiques, ses bonnes connexions diplomatiques et médiatiques. Des discussions approfondies ont eu lieu avec le président du Conseil Georges Leygues. La délégation exige une application rigoureuse des revendications formulées dans la pétition, expression authentique des aspirations du peuple tunisien qui se résument en neuf points. Pour le chef de la délégation, cela relève d’une requête légitime et d’une conviction chevillée au corps.

A l’issue des pourparlers, la déclaration de Tahar Ben Ammar à l’adresse des journalistes fait encore date :

« Nous voulons avoir les Français comme alliés, mais nous ne voulons pas les avoir pour maîtres. Je refuse la soumission ». Des consignes sont données à Lucien Saint, résident général en Tunisie, 1er janvier 1921-2 janvier 1929, pour apporter des réponses aux doléances des Tunisiens.

Le représentant du Protectorat rejette avec la plus grande fermeté toute idée de Constitution. Fin tacticien et plein de roublardise, Lucien Saint temporise, louvoie, biaise, poussant la perfidie jusqu’à répandre des rumeurs, afin de semer le trouble et la discorde au sein même du Destour. Doué d’une énergie calme et résolue, Tahar Ben Ammar se retire du parti Destour en 1922, plus que jamais miné par les divisions et les querelles intestines, et dont la ligne de conduite lui semble trop traditionaliste et peu porteuse de fruits dans cette lutte inégale contre le pouvoir colonial.

L’action nationale du signataire de l’indépendance

Figure d’exception parmi sa génération, Tahar Ben Ammar, à l’époque où il était président de la Chambre d’agriculture, assiste avec effarement et impuissance à la chute vertigineuse des prix des produits agricoles ; les agriculteurs, déjà menacés par l’extension indécente des terres coloniales, voient se profiler avec frayeur le spectre de la faillite. Pourfendeur fringant des privilèges, Tahar Ben Ammar se montre d’une virulence rare à l’égard de la politique de confiscation des terres et face aux orientations politiques, pour le moins iniques, des Résidents généraux français qui gouvernent par l’arbitraire et la terreur. Comment ne pas éprouver un sentiment d’injustice ? Une telle conjoncture deviendra d’ailleurs le terreau sur lequel poussera la fronde agissante contre le pouvoir de la France « colonialiste ».

Dans ce contexte convulsif, le pays souffre matériellement et moralement. Comment espérer une éclaircie dans un climat politique aussi délétère ? Tahar Ben Ammar voyage, noue des relations, s’évertue à mobiliser et à rassembler les forces vives de la nation.  Il crée et préside le Front national en 1944. Un Front uni constitué de partis politiques, notamment l’Archéo-destour et le Néo-destour, et d’organisations nationales aux valeurs partagées, engagés dans une lutte commune, celle de l’indépendance, face aux prétentions des bénéficiaires du régime.

Tahar Ben Ammar avait les moyens de s’atteler à une tâche aussi titanesque : une solide réputation de négociateur, de rassembleur et une vision réaliste de la lutte pour l’indépendance. Il n’était pas homme à reculer devant les difficultés, il était ce qu’on appelle trivialement un « fonceur ». Il s’était fixé un but à atteindre quel qu’en soit le prix : l’émancipation de la Tunisie. Selon lui, ce rêve en apparence si lointain et impossible à réaliser à l’époque n’avait toutes les chances de voir le jour que s’il s’accompagnait de réformes sur le plan politique, administratif et social. Ce vaste programme émancipateur visant à refondre la société tunisienne n’est pas de nature à plaire à l’autorité coloniale.

Loin de faire profil bas face au Résident général Boyer de Latour et faire le dos rond en présence de Lamine Bey, Tahar Ben Ammar fut imposé à ce dernier comme Premier ministre et Président du conseil du gouvernement en tant qu’homme de consensus, d’une rare intégrité, doué en outre d’une communication diplomatique magistrale, le seul habilité à prendre des décisions sages, courageuses.

En bon timonier, Tahar Ben Ammar saura mener à bon port la barque vers des rivages prometteurs. Sans se laisser intimider ni détourner du chemin qu’il s’est tracé, il poursuivra son action avec acharnement et bravoure, soufflant, à l’instar du Néo-Destour, le chaud et le froid, tantôt le compromis, tantôt la violence. Fort de ses nouvelles prérogatives, il rêvait d’un État fort, d’une société progressiste, non fermée au monde occidental ; il fera donc tout pour y parvenir méthodiquement.

Tahar Ben Ammar, qui avait anticipé avec justesse, montra une fois de plus son étoffe d’homme d’Etat en proposant la mise en place d’une Assemblée nationale constituante, lors des négociations pour l’autonomie interne avec Edgar Faure. Il sut, dès lors, imposer sa ferme volonté de dessiner l’avenir du pays. Une ruse de la raison, dira-t-on de Tahar Ben Ammar, dans le cas où il y aurait eu revirement de la France, l’Assemblée constituante, dont les décisions sont souveraines, pouvait déclarer unilatéralement la Tunisie indépendante, sans la signature avec l’autre partie, en l’occurrence la France « colonialiste ».

Tahar Ben Ammar avait parlé haut et fort. C’est encore lui, en tant que chef du gouvernement tunisien sous le Protectorat, qui négocie et signe les accords d’autonomie interne le 3 juin 1955 et le protocole d’indépendance en mars 1956. Une mise à distance libératrice d’une aliénation trop longtemps vécue par les Tunisiens voit enfin le jour.

Les événements s’accélèrent à une vitesse ahurissante : Bourguiba rentre à Tunis le 1er juin 1955, il est élu président de l’Assemblée nationale le 8 avril 1956. A la suite de la démission du gouvernement de Tahar Ben Ammar, le 9 avril 1956, le bey désigne, sur recommandation de Tahar Ben Ammar, Habib Bourguiba Premier ministre et Président du conseil du gouvernement le 11 avril 1956.

Le facilitateur de la libération de Habib Bourguiba injustement accusé

Tel fut Tahar Ben Ammar, homme si magnanime et dévoué à la cause nationaliste, qu’on voudrait à dessein faire tomber dans l’oubli ou dans l’impopularité. Comble de déraison, voire de dérision, ce fin et habile négociateur, qui aurait dû mériter la reconnaissance de la nation, se voit arrêté, menotté, et écroué à la prison civile de Tunis, avant d’être déféré devant la Haute Cour de justice en 1958. De quoi l’accusait-on ? Quels sont les vrais griefs de son incarcération et de son renvoi devant cette juridiction d’exception ?

Un premier grief, moralement déplorable, portant sur « son hostilité à l’ordre nouveau » et sur ses affinités électives avec Saleh Ben Youssef. M. Mohamed Farhat, président de la Haute Cour de justice, homme fort connu dans les milieux judiciaires de l’époque, a vainement cherché des preuves corroborant cette prétendue « hostilité » pour pouvoir lui infliger une lourde sanction. Faute de preuves irréfutables, il y renonça, la mort dans l’âme. La situation devenait nette et facile à saisir : il fallait justifier, d’une manière ou d’une autre, la détention arbitraire de Tahar Ben Ammar. Les comploteurs de l’ombre ont alors sorti de leur imagination, décidément peu fertile, un autre expédient, une affaire supposée de fraude fiscale : Tahar Ben Ammar aurait manqué,durant les vingt dernières années, aux règlements relatifs à des déclarations et des quittances d’impôt, ce qui pousse au rire compatissant, pour ne pas en pleurer.

En somme, un procès dénué de tout fondement juridique : aucun témoin ne fut appelé à la barre, aucune confrontation n’eut lieu, aucun chef d’accusation ne fut retenu contre Tahar Ben Ammar par la Haute Cour. Et pourtant, l’ex-Premier ministre passa près de cinq mois d’emprisonnement dans des souffrances morales intenables, alors que son immunité en tant que député de la Constituante n’aura à aucun moment été levée. Une réaction prompte et violente, des intimidations constantes faites d’arrestations arbitraires qui en disent long sur l’acharnement persécuteur à l’égard d’un homme d’Etat de l’étoffe de Tahar Ben Ammar qui en ressentira, d’ailleurs, les injustes tourments propres à le faire méditer sur sa propre vie et sur la valeur de son engagement politique. La justice, martelait-il, est l’essence même de l’équité, c’est ainsi que dans ses actes comme dans ses discours, équité sociale et justice se trouvaient toujours intimement mêlées et placées au cœur de ses préoccupations majeures.

Plusieurs personnalités politiques, dont Mohamed Masmoudi, Chedly Zouiten et Béchir Ben Yahmed, fondateur du journal Afrique Action, ainsi que le Général de Gaule, Pierre Mendès-France, Edgar Faure, Pierre July, le roi Mohamed V, le souverain Fayçal… se sont élevés alors contre l’injustice faite à cet homme, d’autant que la plupart des témoignages font tomber un à un tous les chefs d’accusation. Pourtant, les exemples de sa modération à l’égard de ses compatriotes ne manquent pas : à l’occasion du transfert de Moncef Bey à Laghouat, Tahar Ben Ammar, interlocuteur privilégié pour les autorités du Protectorat, interviendra plusieurs fois auprès du Général de Gaulle pour alléger les souffrances de ce monarque bienveillant.

Tahar Ben Ammar a refusé de remettre un faux témoignage à Bourguiba à propos d’une prétendue trahison du bey Mohamed Lamine, trahison destinée à dissiper les craintes évidentes de certaines monarchies qui avaient exprimé à Bourguiba leur mécontentement et leur réserve quant à l’abolition de la monarchie tunisienne. Pourtant, Mohamed Lamine bey, plutôt velléitaire que volontaire, n’aimait pas Tahar Ben Ammar, le trouvant trop nationaliste et donc trop engagé avec un zèle outré dans les négociations entreprises pour obtenir l’indépendance de la Tunisie qui menaçait la fin de la monarchie husseinite.

Le comble : c’est encore sur l’insistance particulière de Tahar Ben Ammar que Habib Bourguiba, en résidence surveillée, sera libéré et reçu symboliquement le 21 avril 1955 par Edgar Faure à l’Hôtel Matignon, pour être finalement autorisé, dès le lendemain, à regagner la Tunisie où il pourra rentrer triomphalement le 1er juin 1955.

La nécessaire réhabilitation historique : de l’oubli à la reconnaissance 

Ayant mené les négociations des accords d’autonomie interne, alors que Bourguiba se trouvait en résidence surveillée à Montargis, et plus tard celles de l’indépendance, Tahar Ben Ammar a de quoi se sentir fier et de quoi être satisfait. Tous ses efforts fournis, tous ses sacrifices consentis n’ont pas été en pure perte. Mais l’on aura pu remarquer dans l’attitude de Bourguiba,libéré et rentré d’exil le 1er juin 1955, un véritable acharnement à défendre ce qu’il estimait légitimement être « son œuvre ».

Parti de son Sahel avec sa seule ambition et sa pugnacité, le leader nationaliste considérait être le seul et unique à avoir fait avancer les choses, tenant par conséquent pour une « usurpation » le fait que Tahar Ben Ammar ait conduit les tractations puis apposé sa signature sur lesdites négociations, estimant que ce « nanti » lui faisait trop d’ombre. Bourguiba se montre, dès lors, résolu à l’effacer à tout jamais de la mémoire collective en atteignant son honneur et sa dignité de leader politique qui mena un combat de près de 45 ans au service d’une noble cause : l’émancipation du peuple tunisien.

Une inextinguible soif d’ambition aveugle parfois les hommes et les entraîne à avoir des comportements extrêmes, susceptibles de ternir un jour leur image mais surtout d’égarer leur conscience au bénéfice de leur orgueil.

Cette grande cécité morale et politique ne pouvait qu’engendrer des affirmations prêtant le flanc à l’incompréhension ou à la discorde. Elle cache sans doute une facette politique insidieusement violente.

Malgré cela, Habib Bourguiba Junior, qui appréciait l’humanité sincère de Tahar Ben Ammar, ses intentions bienveillantes à l’égard de sa mère dans les périodes de vaches maigres, lui témoignera constamment sa vive reconnaissance.

Dans cette cacophonie assourdissante, il y a bien des questions qui, aujourd’hui, taraudent l’esprit. Est-ce de cette manière que l’on récompense un authentique homme d’Etat, pour qui l’avenir de la Tunisie était inconcevable sans libération et pleine souveraineté ? Certainement pas, aussi n’est-il jamais trop tard pour ajuster la vérité historique dans un but éthique à l’égard d’un homme de cette immense valeur, et de le faire à l’intention du peuple de la Tunisie et du monde entier.

Chacun d’eux sauront voir en cela toute la portée fondamentale de cette action, de celles qui touchent le cœur et demeurent vitales pour la survie de toute l’humanité. D’autant qu’une historienne française, Dominique Gauthiez-Rieucau, auteure de Un homme de l’ombre Jean Rous, (Ed. Cana, 1983, cf. pages 195 et 205) a fait émerger, dès 1983, le jugement signifiant du militant international de la décolonisation Jean Rous, un temps secrétaire général du « Congrès des peuples contre l’impérialisme » signifiant car ami dès 1949 de Habib Bourguiba, on les voit sur une photo, portés tous deux sur des épaules anonymes par une foule nationaliste en liesse à Menzel Témine en 1950, militant que Leopold Sédar Senghor accueillera comme conseiller à Dakar de 1960 à 1968 : « C’est Tahar Ben Ammar, un nationaliste modéré, et non modérément nationaliste qui s’est acquitté parfaitement de sa nouvelle tâche et a présidé le premier gouvernement d’autonomie interne ».

Ferme et digne, Ahmed Ben Saleh, dont on connaît la fidélité indéfectible à l’égard de Bourguiba, a, à son tour, poussé un cri aussi violent et douloureux pour dénoncer un complot aussi abject et avilissant visant à descendre en flammes un homme probe de la trempe de Tahar Ben Ammar. Le père des coopératives livre, à ce propos, un témoignage pour le moins éloquent : « C’est un don de la Providence au peuple tunisien. Sa désignation à la tête du gouvernement des négociations fut la chance de la Tunisie ».

Enseigner le rôle historique national de Tahar Ben Ammar

Comment se fait-il que la mémoire de Tahar Ben Ammar, qui avait toutes les qualités de bonté, de générosité, de loyauté comme de compassion, de celles qui font l’étoffe des grands hommes, puisse se voir ainsi cyniquement écartée de tout support historique, et soit finalement maintenue dans l’oubli ? N’est-il pas temps de l’intégrer dans les manuels scolaires afin que l’histoire du mouvement nationalne soit ni biaisée, ni faussée, ni tronquée, de manière à ce que les nouvelles générations découvrent la personnalité brillante et attachante qu’il fut : à savoir le rôle qu’il a tenu dans l’histoire de la Tunisie en lui faisant prendre un virage fondamental ?

Homme d’envergure, au grand nombre d’idées innovantes et émancipatrices restées dans l’ombre, Tahar Ben Ammar a sauvé la Tunisie d’une banqueroute, immanquable, au lendemain de l’indépendance.

Tourner définitivement le dos au passé glorieux de cet homme d’Etat serait sans doute d’une lâcheté confondante.  Que cet oubli dédaigneux, à bien des égards scandaleux, ait été orchestré, prémédité ou non, fermer indéfiniment les yeux sur une injustice d’une telle étendue serait une véritable honte pour notre pays en lui dissimulant une part vivante et capitale de son âme.

Aujourd’hui et plus que jamais, c’est de la commémoration du trente-sixième anniversaire du décès de Tahar Ben Ammar, intervenu un 08 mai 1985, habituellement passée sous silence, comme si nous acceptions de vivre dans une sorte d’amnésie collective, dont il est véritablement question ici. Il s’impose donc d’agir avec l’authentique volonté d’honorer la mémoire de cet homme vaillant, ce patriote intègre et consciencieux. L’abcès doit être crevé et les cœurs purifiés.

La commémoration respectueuse de Tahar Ben Ammar s’impose forcément comme une évidence. En agissant pour sa réhabilitation, elle doit prendre toute son ampleur dans le sens du respect que l’on doit à ce fin et noble diplomate : ceci en inscrivant pour toujours les faits historiques tels qu’ils se sont déroulés, dans la seule volonté de briser la loi du silence déshonorant la Tunisie nouvelle.

Les autorités politiques, dans leur ensemble, toutes tendances confondues, ont tout intérêt à réparer une injustice aussi affligeante que défigurante pour notre mémoire collective. Il serait lâche de laisser définitivement derrière nous la réputation d’un homme de consensus, cette grande figure nationaliste, sans lui rendre l’hommage qui lui est dû.

D’ailleurs, dans ce sens, pourquoi ne pas donner le nom de Tahar Ben Ammar à certains lieux emblématiques du pays, attribuer son nom symboliquement — inconscient collectif oblige — à des institutions de recherche et d’enseignement supérieur, voire en termes d’odonymie à des avenues, des gares, des stations de bus, de métro, des parcs ou des centres culturels ? Et point d’orgue, pourquoi ne pas en finir avec l’occultation de Tahar Ben Ammar, en le rendant significativement présent dans les manuels scolaires : là où se trouve sa juste place ?

Car Habib Bourguiba, fondateur du Néo-Destour en 1934, l’insurgé nationaliste, le révolté charismatique emprisonné, premier Président de la Tunisie indépendante, et Tahar Ben Ammar, grand homme d’État, apte au consensus, négociateur en chef et signataire avec Edgar Faure et Pierre July des accords d’autonomie interne puis du Protocole d’indépendance, le 20 mars 1956 avec Christian Pineau : même combat au service « du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » !

Au nom de la Vérité et de la Justice, qui seules permettent de tirer les leçons de l’histoire, il est donc temps pour les Tunisiennes et les Tunisiens de rendre un hommage sérieux et honorable, de donner une visibilité accrue à la figure historique de Tahar Ben Ammar.  Ce signe de bonne volonté du pouvoir en place et de notre conscience nationale dans la lutte contre le mépris de l’Histoire serait sans doute le bienvenu. Il s’agit là d’éthique, d’un devoir moral, d’un impératif catégorique pour les Tunisiennes et les Tunisiens, au-delà des croyances et choix politiques des élus locaux et nationaux.

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