Sur les réseaux sociaux, et dans sa version numérique, se poursuit «Semaine pour le théâtre tunisien ». Le week- end dernier fut assez agité avec une large palette de représentations, de quoi meubler la journée des amateurs du quatrième art.  

Entre les spectacles pour enfants et d’autres pour adultes, sur la page Facebook des JTC, on avait l’embarras du choix. « La maison des rêves » de Nader Belaid, « Le vendeur de melons » de Zouheir Ben Terdeiet, « Sois heureux» de Haythem Ouini et « Barbe à papa » de Chakib Ghanmi. Ainsi que des pièces pour un public d’adultes : « Douleb » de Hamadi Mezzi, « Le berger du Sahara » de Aida Jabri, « Ghassa bizgharid » de Kheireddine Ben Amor, «Kafara» de Imed Oueslati, « Cellophane » de Habiba Jendoubi, puis « Houareb » de Hafedh Khelifa, suivi  du « Le nom du père » de Marwa Manai, « Ophélia » de Mokhtar Ferjani et « Trouf » de Gahzi Zoghbani. Du théâtre pour tous les goûts.

« Douleb », conflits familiaux

« Douleb, Ennar El Barda », du dramaturge et metteur en scène Hamadi Mezzi, se présente comme une chronique des laissés- pour-compte représentant les bas-fonds de la société. Un père, la cinquantaine, a passé 15 ans de sa vie en prison pour homicide volontaire. Il se lie d’amitié avec un prisonnier qui ne le quittera plus. A sa sortie, sa relation avec ses enfants est marquée par des querelles quotidiennes, ce qui rend leur vie mouvementée. Les rêves de chacun des enfants se sont envolés. Elevés par leur mère qui a trimé pour les faire grandir, ils se retrouvent face à une réalité amère.

Un tableau de famille sans joie et sans espoir que donne à voir « Douleb ». Le père, un homme blessé, autoritaire et manichéen, tente de s’en sortir, mais son amitié suspecte avec son compagnon de prison ne fera que le détruire.

Pour raconter ce conflit familial, Hamadi Mezzi a choisi une scénographie qui alterne discours théâtral et scénographie, créant de la sorte une polyphonie visuelle remarquable. Pour ce faire, il a utilisé des cintres sur lesquels des cageots tantôt vides, tantôt  pleins produisent des va-et-vient symbolisant la vie  infernale de cette famille.

Les comédiens : Nader Belaïd, Marwen Missaoui, Ons Hammami, Salah Dhahri, Rami Cherni et Yahia Feidi ont relevé le défi en portant avec audace cette nouvelle création inspirée de la réalité tunisienne.

« Kaffara », un monde de violence

Un aveugle joue de l’harmonica, un sourd crache du feu. Par économie de moyens, ils occupent le même lit chez une vieille marchande de sommeil.

Présentée en live streaming « Kaffara » de Imed Oueslati, la pièce, adaptée de l’œuvre d’Agota Kristof, donne une vision du monde à la fois lucide et impitoyable, chargé de violence et de solitude. La scénographie est pauvre à l’image des personnages. La scène est jonchée de sacs entassés les uns sur les autres qui servent de sacs de couchage à des personnages marginaux qui essaient  de se faire une place dans cet espace sombre et inquiétant. Un peu à la Beckett, Kaffara sonne le glas d’une humanité en perdition. Un défi que les jeunes comédiens pleins d’énergie (Ilyes Laâbidi, Nader Gharbi, Awatef Laâbidi et Yusra Trabelsi) ont su gagner avec enthousiasme.

« La Semaine pour le Théâtre tunisien » se poursuit sur Facebook.com jtc tunisie. Des pièces en live et d’autres en streaming ont été présentées à la grande joie des artistes qui se sont donné corps et âme pour réaliser leur projet, mais que la crise sanitaire a empêché de se produire sur scène devant le public. L’excellente initiative de cette manifestation est donc une aubaine pour ces artistes qui regagnent la scène, même sans public  en ces temps difficiles.

« Le nom du père », huis clos beckettien

Une scène quasi obscure, au centre trône une table. Des personnages douteux, malgré le semblant d’affection qu’ils éprouvent lors de leur rencontre, se lancent dans une confrontation démoniaque. Sans raisons palpables, ils s’entredéchirent, se fracassent, se repoussent, dans une dynamique ascendante du début jusqu’à la fin de leurs retrouvailles.

Deux frères et deux sœurs qui se retrouvent sept ans après leur départ de chez eux pour découvrir le testament laissé par leur défunt père. Le rituel doit suivre ses instructions: pas un mot ne sera lu avant que toute la famille ne se réunisse dans le foyer ancestral et dîne ensemble en convivialité. Ils sont déchirés entre écouter les derniers mots de leur père et retrouver leur nouvelle vie, quand un invité mystérieux frappe à leur porte.

La question du pouvoir est centrale, celui du père évidemment, mais aussi le pouvoir absolu incarné par l’absente présence d’un ordre profondément ancré dans le subconscient de chacun d’entre eux.  « Le nom du père » avec son accent beckettien est une descente dans les abymes toujours obscurs de la condition humaine, fragile et précaire, malmenée par la peur, les désirs et les désenchantements.

A travers l’autopsie d’une famille, la pièce invite à une réflexion profonde sur l’Homme, toujours incapable de s’interroger sur lui-même dans une dynamique d’introspection, incapable d’aller vers l’Autre, pour s’affranchir de lui-même et de ses chimères. Elle est aussi une tentative de réflexion sociale plus élargie avec, comme thématique centrale, l’ordre et le pouvoir représentés par le père présent-absent et qui se révèle, après son départ, une personne imparfaite dès lors qu’il a gardé, de son vivant, secrète, la question de l’existence d’un autre enfant, pour ne la révéler qu’à travers son testament post mortem. La scénographie à la fois sobre et riche en son et lumière est rehaussée par le jeu juste de comédiens insiprés : Mariem Ben Youssef, Zeineb Henchiri, Mohamed Adib El Hamdi, Mohamed Slim Dhib et Abdelhamid Naouara.

« Trouf », vie sous l’occupation

Cette pièce vient à point nommé pour aborder la question palestinienne. Des citoyens vivent sous contrôle et doivent esquiver des situations absurdes souvent irréalistes. La pièce traite avec un humour noir de parcelles de vie aussi surprenantes les unes que les autres. Voilà un marchand coincé aux frontières qui a des difficultés à faire passer sa marchandise et se retrouve mêlé à un quiproquo. Ailleurs, la promenade d’un groupe de jeunes femmes tourne au vinaigre lorsqu’elles se font harceler par des soldats. Toutes ces situations sont inspirées de faits réels et de nombreux témoignages de personnes ayant subi des pressions par l’occupant.

Chekra Rammeh, Leila Alj, Neji Kanawati, Maamoun Echikh, Amina Dachraoui, Mohamed Houcine Grayaa ont redoublé d’énergie et d’engagement pour témoigner à leur façon du chaos qui règne dans un pays où les habitants sont spoliés de leurs terres et de leurs droits. Ghazi Zaghbani et Chris White ont réussi à conjuguer leurs efforts pour faire entendre la voix des palestiniens. Une belle réussite à tout point de vue.

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