La directrice de Gabès Cinéma Fen rempile pour une 3e édition de cinéma et d’arts visuels et artistiques, élaborée dans des conditions glissantes sous la pandémie du covid-19. La programmation pointue a été annoncée lors d’une conférence de presse à Gabès et cette édition se tiendra finalement du 18 au 26 juin. L’occasion pour Fatma Chérif, réalisatrice et universitaire, de revenir sur cette manifestation impactante dans une région de plus en plus défavorisée.

Gabès Cinéma Fen entame sa 3e édition. Le festival évolue sous de nouvelles formes. Quelles sont ses nouveautés ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

La base est la même : dans la section cinéma, on garde le cinéma d’auteur tout en faisant confiance à notre public qui y adhère. On a élargi davantage le volet art et l’aspect artistique. Nous ne tenons plus à ne nous focaliser que sur le cinéma : l’idée c’est de s’ouvrir sur les arts visuels et d’autres disciplines de l’image. Trois sections principales ont été retenues : la section art et vidéos, composée de deux sous-sections dont «El Kazma», dirigée chaque année par un commissaire d’exposition : l’idée est qu’il ait carte blanche et qu’il dirige la nouvelle section : «résidence K», spécialisée en arts visuels et artistiques pour les jeunes qui commencent. Le but est de suivre les parcours des artistes dès le début. Il y a la section «cinéma virtuel», une nouvelle forme d’expression qui fait fureur de nos jours dans le monde et qu’on a jugé nécessaire d’introduire.

Pourquoi le festival a fait le choix d’introduire ces nouvelles sections artistiques ?

Je pense qu’on vit une époque où l’image prend une place prépondérante, essentielle dans notre vie. En dehors de la pandémie, déjà qu’on ne communiquait qu’à travers l’image et on est envahi par l’image. Il est essentiel de montrer des images qui réfléchissent le monde et pas seulement les recevoir sans les réfléchir. Nous, ce qu’on reçoit n’est pas forcément source de réflexion, provoquée en nous. Le cinéma d’auteur est une vision particulière du monde qui peut être partagée par le public qui, à son tour, peut s’approprier cette réflexion-là, qu’il soit pour ou contre d’ailleurs, et c’est aussi une manière de se forger sa propre opinion.

Le festival s’est étalé davantage dans les régions, malgré les restrictions. Quels sont ces lieux ?

Ce sont des lieux en plein air. A part nos 3 lieux classiques qui sont : le complexe culturel, le centre des étudiants en activités culturelles et sportives et la salle l’Agora, on a 5 délégations où on passe les films avec les maisons de jeunes de ces cinq délégations. Un partenariat. La nouveauté cette année, c’est qu’on fait une projection dans la prison de Gabès, et une autre destinée aux films de réalité virtuelle. L’idée est que les prisonniers restent enfermés entre les murs de la prison physiquement et qu’on les fasse sortir à travers cette réalité virtuelle : on se sent physiquement dans le film, au moindre mouvement, et on peut voir une réalité précise à 360°. Le but est de les sortir mentalement de la prison pour un moment.

Gabès Cinéma Fen fait la part belle à la critique, une discipline en train de se dissiper de nos jours. D’où a émergé cet intérêt ?

En effet, il s’agit bien de la 4e section du festival, tout aussi importante que les autres. Il s’agit d’une section qui n’est pas liée au marché. On a choisi d’avoir une partie qui est transversale, en réfléchissant ensemble les problèmes qu’on traverse et qu’on vit à travers le cinéma, dans le monde. Il y a une réflexion liée à l’art vidéo et qui s’appelle «Art et pensée» et nous avons consacré un atelier lié à la critique : initiation à l’écriture cinématographique, parce que quand on parle de questions importantes de l’image et de comment l’analyser, on se rend compte de son impact et que c’est important qu’il y ait des personnes qui ont des rôles dans la fabrique de cette diversité des regards chez les spectateurs. C’est constructif. En lisant des critiques, on peut s’ouvrir sur d’autres détails que nous-mêmes on n’a pas réussi à voir. C’est toujours une lecture nouvelle enrichissante. Il y a le panel «Reconnaissance et légitimation» qui pose la question de la distribution des films et celle de la reconnaissance de nos artistes dans le monde arabe. La reconnaissance et la réussite, c’est de figurer dans des festivals de renommée mondiale, dans des galeries et des lieux internationaux. Nous avons donc décidé de repenser cette forme de reconnaissance. Dans ces festivals, il y a très peu de diversité. On veut qu’il y ait plus d’ouverture. 

Pour quelle raison avez-vous gardé l’esprit compétitif au sein de Gabès Cinéma Fan ?

Très bonne question. (rire) Quand on suit notre ligne éditoriale, effectivement, elle correspond plus à un festival qui soit dans cette radicalité que, personnellement, j’apprécie beaucoup. Je suis pour la non-compétition quelque part, mais, en même temps, le festival doit répondre à certaines volontés et prendre en compte son environnement, Gabès, et qu’il fasse plaisir au public, qu’il y ait une dynamique, une passion, sans cela on est enfermé et la manifestation peut devenir élitiste. Toutes ces choses-là sont partie prenante de toutes celles et ceux qui ont pris part à ce festival. La volonté collective prime.

Quel est le rôle du festival dans le redémarrage et la réouverture des salles en temps normal ?

L’Agora est une salle qui s’est ouverte la première année du festival, en 2019. Son histoire reste intéressante : c’était un local du RCD du temps de Ben Ali. La symbolique du lieu plane. La salle n’est pas aménagée correctement, et tout a été ralenti par la paperasse et la pandémie. Sa réouverture est imminente. Le complexe culturel maintient ses activités. Dans les délégations, il y a un manque de moyens terrible et on va donc signer un partenariat avec le Cnci pour qu’il nous fournisse les films à projeter.

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