Il a 52 ans, on le voit souvent cigarette au bec. Commerçant de profession, il grille en moyenne un paquet et demi par jour. Le matin, dès qu’il se lève de son lit, il prend une «sèche» et l’allume… Ces gestes automatiques répondent à un réflexe qu’il a acquis depuis une trentaine d’années. En ce premier jour de Ramadan, il a failli rompre le jeûne par ce geste incontrôlable n’eût été la vigilance de sa femme qui l’en empêcha à temps!
Pour les fumeurs, Ramadan est non seulement le mois du jeûne, de l’abstinence et de la sobriété mais aussi l’occasion de rompre provisoirement avec la cigarette. Une occasion propice, compte tenu de l’effet néfaste du tabac.
Plusieurs fumeurs, conscients du danger de la nicotine, se réjouissent de faire une pause —somme toute— bénéfique à l’organisme tant qu’elle permet de se dégager momentanément de cette drogue nuisible au corps et à l’esprit.
D’autres, complètement « accro » à ce mal qui leur est «nécessaire», traversent une rude épreuve de patience en observant le jeûne. Situation délicate qui influe systématiquement sur les nerfs : l’individu fumeur, qui se prive du jour au lendemain de la nicotine et de la fumée de la cigarette, souffre inéluctablement d’un déséquilibre psychique. Il ne jouit plus de la parfaite maîtrise de ses capacités mentales et devient nerveux et surexcité. Mieux vaut ne pas l’importuner.
Epreuve redoutable pour les uns
L’attitude de Khemaïess L. (40 ans), mécanicien auto, est une preuve de ce qu’on vient d’avancer. Pour lui, la grande difficulté ressentie pendant le jeûne est l’abstinence de fumer.
«Il m’arrive souvent de griller 4 ou 5 cigarettes à la file alors que je demeure plongé pour réviser un moteur, je n’y peux rien, je fume depuis mon jeune âge. La cigarette est un élément indispensable de concentration au travail. Sans elles, je me sens perdu et désemparé! Au mois de Ramadan je m’arrange souvent pour partir en congé ».
Epreuve valable… pour les autres
Par contre, Abdessatar N., un autre grand fumeur, n’a pas l’air de souffrir autant de cette abstinence : «Je me sentais à peine déconcerté au début de ce mois saint. Juste après, je m’habitue à ce nouveau rythme. Avouer que je ne sens pas trop l’envie de fumer tant que mon estomac est vide et tant que je me prive du café. D’habitude, je fume trop le matin et entre les repas…. mais jamais à jeûn ou tard le soir ».
Hassen, 53 ans, un amateur de cigare, paraît fier de surmonter l’épreuve avec succès. «Je veux absolument me débarrasser de cette “sèche” qui m’obsède depuis des années. Au moins, durant le mois de carême, je trouve le courage d’anéantir le mal qui m’accable. Le tabac est mauvais pour la santé, je suis bien placé pour le confirmer».
Et de poursuivre :«Si Ramadan nous donne l’occasion et la volonté de remonter la pente, il nous offre aussi la possibilité de jouir d’une vie saine sans tabac». C’est ce qui confirme Hamdane, un autre amateur de cigarettes.
Un mois de privation… un record
Il ressort de ces témoignages que les fumeurs jeûneurs ne ressentent pas les mêmes difficultés d’abstinence.
Selon Dr Omrani, psychologue, l’ampleur de ces difficultés dépend du degré d’accoutumance du corps humain au tabac.
«Les fumeurs qui souffrent le plus du manque de tabac en période de jeûne sont ceux qui fument à toute heure pour satisfaire une autosuggestion permanente, qui, a son tour, n’est pas reliée à un quelconque processus de stimulation».
Ce fumeur acharné, ce véritable drogué qui laisse une bouffée de fumée là où il passe, ne peut prétendre un jour divorcer avec la cigarette. Il se réjouit toutefois de réussir une privation quotidienne de quinze ou seize heures d’affilée durant tout un mois, un record !
Il se réjouit aussi de réduire la consommation de nicotine à sa moitié si ce n’est pas les deux tiers… C’est du moins ce que vient de confirmer un débitant de tabac qui enregistre au cours de ce mois saint une baisse sensible des ventes de paquets de cigarettes.
Tant mieux pour les fumeurs qui devront profiter du jeûne pour suivre une cure de désintoxication forcée et oublier un tant soit peu cette cigarette qui tue.
Pour clore ce dossier, terminons notre reportage par l’avis de Mzah. I., 55 ans, cadre supérieur d’une société étatique : «La meilleure occasion qui se présente à tout “toxicomane” désireux de rompre avec la cigarette, c’est le mois de Ramadan. Je vous parle en connaissance de cause, car il m’est arrivé de cesser momentanément de fumer pour récidiver juste après ».
L’expérience tentée au mois de jeûne a donné de bons résultats. Il suffit de tenir bon, pour ne pas fumer les quatre ou cinq cigarettes du soir et se préparer psychologiquement à vie sans tabac. «Il est beaucoup plus facile de rompre avec la cigarette durant ce mois saint car, en cette période, l’individu se met réellement à l’épreuve de l’abstinence totale. Alors autant profiter pour joindre l’utile à l’agréable et se débarrasser une fois pour toutes de cette drogue nuisible».
Tarek ZARROUK