Par Inès ZARGAYOUNA / Chercheuse en Théâtre et Arts de spectacle

Le théâtre, reflet ou catalyseur des maux de la société ?

«Le théâtre est le reflet de la société» est une des affirmations les plus répandues en définition de cet art vivant qui se veut émanant de sa société et s’adressant à elle organiquement.

Cette affirmation sous-entend qu’une des fonctions du théâtre est d’offrir à sa cité son miroir le plus fidèle afin qu’elle s’y regarde et s’y identifie dans une distance de convention qui lui permettra de se critiquer et ainsi s’améliorer.

Notre théâtre a été toujours là, dans des tentations désespérées parfois, pour réveiller la cité de sa torpeur causée par les manipulations successives, afin de lui refléter son image, parfois trop hideuse, et jouer ainsi sa fonction de miroir de sa société.

Mais le théâtre, avant de faire cette fonction, se doit de jouer le catalyseur des maux de sa société afin de bien mener sa mission. Dans notre société, qui ne manque pas de maux, notre théâtre avait déjà, avant le covid, du pain sur la planche, et peinait déjà à savoir où diriger son attention.

Le covid

C’est un virus qui a touché toutes les sociétés humaines, révélant leurs défaillances et fragilités. Notre pays, et ce n’est pas une révélation, souffrant de plusieurs maux, a été mis à nu par le virus, nous révélant encore plus, au cas où on ne l’aurait pas assez constaté, les difficultés qu’il nous faut en toute urgence surmonter.

Le théâtre est un art vivant, l’essence de son action est l’humain, présence organique, sur scène et dans la salle, attaqué par ce virus, assoiffé de vie, isolant l’individu, le séparant de la horde afin de bien savourer son processus d’attaque. Les représentations et les festivals annulés et les gens de théâtre condamnés au chômage, l’action du théâtre s’est retrouvée suspendue, condamnée à l’observation de l’action du virus. En catalyseur des maux, notre théâtre s’est retrouvé en haut de la liste des victimes du virus.

L’agir théâtral

L’action du théâtre étant l’ensemble d’actions individuels humaines, les gens de théâtre, confinés et privés de leur champ d’action, se sont démenés pour trouver une solution, une voie qui les emmène vers le public.

Un public d’une société ingrate envers son théâtre, qui a, la plupart du temps, opposé à l’effort fourni une indifférence qui le tue à petit feu. Le feu de l’indifférence s’est animé, alimenté par la peur du virus, pour terminer l’action déjà entamée de mise à mort de notre théâtre.

Mais notre théâtre a appris, au fil des ans et face aux politiques successives au pouvoir qui se sont efforcés à l’ignorer, à courber l’échine face à ses difficultés, et il ne s’est pas cassé. Ses adversaires n’ont réussi qu’à le renforcer et à lui apprendre à résister et il a su résister.

Les gens de théâtre, catalyseurs des maux, habitués à l’exercice de la résistance, se sont retrouvés, comme tous, confinés mais mieux armés que les autres face aux attaques. Et malgré qu’on les ait pointés du doigt, ils ont continué à agir, utilisant la plateforme des réseaux sociaux, en perpétuant leur agir théâtral en dehors de la protection que leur offrait la convention scène-salle.

Privés de cette protection, qui leur assurait une distance entre leur rôle artistique, joué sur la scène, et leur rôle social, joué dans leur vie personnelle, ils se sont avancés sans armes, comme des héros tragiques, expiant des fautes qu’ils n’ont pas commises, utilisant leur propre masque pour continuer à jouer et révéler à leur société ses maux qu’ils affichent sur leur propre chair.

Cette mise en danger de leurs images privées a été suivie par une mise en danger du théâtre même, dans la tentation de la diffusion streaming des représentations théâtrales, qui a menacé, comme un chemin de non-retour, la pérennité de cet art vivant qui se nourrit de la présence organique dans la salle de représentation.

Guerre des entrailles en suspens

La guerre des entrailles, dans laquelle pataugeait notre théâtre avant l’avènement du virus, s’est retrouvée calmée, du moins couverte par l’urgence de la guerre ouverte annoncée. Une guerre des entrailles, qui n’est pas propre au théâtre mais révélatrice de celle dont souffre notre société. Composée de conflits entre des idéologies, des générations, des niveaux sociaux… qui était, avant le covid, porteuse d’espoir de la révélation d’une identité propre à notre société, composée de toutes ses facettes et contradictions. Cette quête s’est retrouvée en suspens lors de la crise virale.

La solidarité humaine l’a emporté sur toutes formes de conflits, les gens de théâtre ont participé comme ils peuvent, pour aider leur société à surmonter l’épreuve, malgré les humiliations successives subies comme celle de réduire leur action dorénavant au simple divertissement.

Nos gens de théâtre, comme l’art qu’ils portent et incarnent, sont humbles et patients, et, malgré leur fragilité, ont continué leur agir, s’alimentant de l’espoir que le théâtre leur a appris à nourrir en eux, courbant l’échine sans se casser.

Notre théâtre est le reflet de notre identité

Rien que l’observation de leurs actions individuelles et séparées peut nous révéler au moins quelques facettes de cette identité tant recherchée. Leur résistance face aux difficultés, leur patience, leur espoir sans cesse renouvelé… sont des facettes de notre identité tunisienne.

L’affirmation que le théâtre est le reflet de sa société est, dans ce cas, confirmée, car le théâtre est vivant, porté et incarné par ses gens là où ils se trouvent, la salle et sa convention ne sont qu’une protection dont les nôtres ont prouvé le courage de faire sans.

A la société maintenant, le politique au pouvoir et le public dans les salles, de prouver au théâtre la reconnaissance qui lui est due, au retour à la vie «normale» qu’on espère imminente, en remplissant les salles d’applaudissements assourdissants qui feront oublier, à nos artistes courageux, la privation longtemps supportée.

Un retour à la vie «normale» qu’on espère sans guerres ni conflits, un retour au temps de partage organique du mythe et de la conscience que seul le théâtre est en mesure d’installer le temps d’une représentation.

Aux appels de nos actrices et acteurs à ceux qui sont au pouvoir «la scène nous manque !», on joint notre appel aux leurs : «Notre miroir nous manque !»

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