On nous écrit – Autour des œuvres de Lynda Abdellatif : La céramique tunisienne entre tradition et modernité

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Par Hocine Tlili

C’est tout au long d’une fréquentation intense, durable et une connivence intime avec le feu, l’argile et le produit céramique qui en émane, que Lynda Abdellatif adopta cet art et lui voua toutes ses vocations pour en faire un art de vie, un art majeur…

Certes, comme nous tous, Lynda Abdellatif se trouva, dès le début de sa “relation” avec la céramique, fort imprégnée de ces mythes d’origine sacrée de l’argile et très impressionnée par l’acte démiurge qui accompagne la création céramique.

Mais le dialogue avec le mythe et sa portée symbolique n’empêche pas Lynda de considérer la céramique comme un métier, une discipline à connaître et dont les paramètres et les exigences techniques sont à acquérir et à apprécier nécessairement.

C’est ainsi que, dans ses gestes d’apprentissage et d’acquisition des techniques céramiques, Lynda ne rechigne pas à mettre la main dans la pâte, à la malaxer, à la pétrir, à la modeler, à la tourner, à l’étaler, à la former en volume, à la sculpter, à la décorer, etc.

Au temps des perfectionnements, des affinements, Lynda pourra lors de ses pérégrinations internes à son pays, ou à l’étranger, solliciter la collaboration des experts et fréquenter ainsi les séminaires, les rencontres, les ateliers et participer à des expositions collectives, toujours dans l’esprit d’opérer des échanges et des dialogues avec des partenaires.

Ces périodes d’initiation et d’amélioration en céramique ne s’arrêtent jamais et notre artiste, saisie d’une grande “faim” du savoir et du savoir-faire, n’hésita jamais à parcourir les “routes” de la céramique aussi bien en Asie qu’en Europe pour découvrir ce qui pourrait irriguer ses propres traditions et ses acquis récents.

De concert avec ses acquisitions, l’artiste ne manqua pas d’assister à des manifestations artistiques et de connaître ainsi certaines pratiques créatrices inédites.

L’effort consenti par Lynda pour appréhender les autres expériences en céramique semble avoir enrichi la démarche de l’artiste elle-même. Elle n’est plus seulement redevable de revisiter son propre patrimoine, ce qui est déjà performant en lui-même, mais aussi de pouvoir apprécier les autres démarches artistiques dans le monde et les adapter à ses propres réalisations.

A travers toutes ces confrontations, l’artiste Lynda Abdellatif semble avoir opéré, durant tout ce processus, une synthèse nouvelle qui lui permet de développer de nouvelles démarches conséquentes en céramique. Qu’en est-il réellement ?

L’exposition en “solo” de Lynda Abdellatif semble avoir favorisé le mode d’exposition individuel plutôt que de continuer à participer activement aux expositions collectives qu’elle a fréquentées durant plusieurs années consécutives.

Ce n’est qu’en 2018 et aujourd’hui en 2024 que l’artiste s’est sentie assez souveraine et prête à ce qu’il lui semble devenir plus dense, plus conforme à ses recherches surtout celles récentes et qui lui paraissent ancrées aussi bien au niveau national qu’international, aussi bien moderne que contemporaine et qu’il est temps de dévoiler.

Effectivement, les réalisations proposées aujourd’hui à l’exposition à la galerie Kalysté se présentent dans une forme homogène quoique plurielle et ne semblent pas devoir se référer au monde traditionnel de la céramique artistique pratiquée en général dans notre pays par des générations de céramistes : Des pièces de forme, des vases, des “m’rachs”, des coupes, des carreaux, des modèles tournés ou décorés, calligraphiés, décorés à l’arabesque ou à l’émaillage simple et qui ont fait le bonheur de nombreux amateurs de céramique ne sont plus de mise. La céramique artistique évolue en Tunisie et s’ouvre à une nouvelle perspective, marquée par une rupture relative..

Aujourd’hui, la céramique de Lynda marque une nette rupture dans ce qu’on entend par la configuration traditionnelle de la céramique artistique en Tunisie, ne laissant apparaître que des éléments modernes orientés vers la contemporanéité.

En réalité, une partie de l’exposition continue à présenter des pièces d’une grande beauté, fines et homogènes, tandis que la galerie, dans un espace équilibré et ouvert, met en valeur cette production encore élégante, délicate et pourtant audacieuse. La vaste salle d’entrée de la galerie expose également de nombreuses plaques de toutes dimensions, soigneusement émaillées et ornées de scripts, de signes et de motifs. Cet univers foisonnant, autonome, léger et vibrant de lumières et d’ombres, parfois en miniature, est présenté avec une précision digne d’un tableau de peinture, accroché aux cimaises avec grâce.

Ces créations, à la fois plastiques et parfois sculpturales, dominent une grande partie de la première salle de la galerie. Les sculptures, qu’elles soient de grandes dimensions ou plus modestes, donnent vie à cet espace.

Les plus imposantes, verticales et presque monumentales, sont constituées de disques en céramique pleine, se dressant avec une impressionnante présence.

Leurs distributions habiles du volume évoquent quelque peu une présence totémique imposante. Les matériaux de ces sculptures sont traités, polis, décorés et servent certainement à marquer le temps de l’événement par l’utilisation intentionnelle d’un raku majestueux. Il va de soi que cette partie de la galerie est pratiquement remplie, occupée par une céramique, argile cuite ou raku qui lui prête un caractère dense et riche dont les échos lumineux participent à créer une ambiance des plus chaleureuses.

La deuxième salle, adjacente à la première, est surélevée sur une sorte de piédestal léger qui a le privilège de présenter la fameuse œuvre majeure de l’artiste, nommée “l’éventail” par beaucoup d’observateurs, dont Synda Ben Khelil, directrice de galerie Kalysté, qui en parle comme d’une pièce maîtresse: “Un livre ouvert et fermé en même temps, les plis et replis donnent à voir et entrevoir le dit et le non-dit, sous forme de palimpseste, une mémoire oubliée, retirée ou retrouvée ?” Qui donne à voir, dit-elle, et nous avons vu une matière argileuse qui se transforme par le feu, l’imaginaire et les concepts en œuvre significative. Un simple motif structuré en lame se déploie en configuration et qui fait qu’un éventail devienne un objet d’art et qu’il illustre un cheminement conceptuel évident.

L’éventail se présente concrètement, d’abord sous forme partielle, d’autres fois autrement et s’inscrivant dans une plaque circulaire ou rectangulaire et se présente accrochée sur les cimaises comme un simple tableau de peinture, d’un type particulier, quelque peu en relief, non bidimensionnel, mais pas encore complètement en bas-relief.

L’intention de l’artiste est claire : nous inviter à vivre son travail, tout son travail, comme une œuvre d’art plastique plurielle, impliquant un travail artistique de type moderniste, mais aussi, d’un type qui vire vers le contemporain.

Dans la mesure où même les installations proposées, telles que l’éventail ou les boîtes rouges “Pandore”, sont constituées d’éléments et de détails iconiques, qui prennent leur envol dans la pratique de la céramique commune, du réel et de la vie. Tous ces éléments de la configuration sont faits à partir de la glaise nourrie de feu. Même les éléments installés au centre des éventails et qui reprennent en miniature les figures des chérubins à face angélique et joufflue.

Ce bas-relief “L’éventail” se présente accompagné d’élévations tissées en argile filigranée et montées comme une dentelle brodée à la main. L’effort ici est indubitablement d’ordre plastique et renforce en complexité toute la démarche de l’artiste pour atteindre une certaine hauteur.

En somme, cette exposition de Lynda Abdellatif n’est ni arbitraire, ni fortuite. Elle intervient à un moment opportun pour témoigner de la transition de l’amateurisme des débuts vers une pratique professionnelle de grande envergure.

C’est précisément pour cette raison que son travail mérite une attention particulière. Ce travail de plus en plus élaboré englobe non seulement les aspects conventionnels de la recherche moderne, tels que la forme, le volume ou l’utilisation de nouvelles palettes chromatiques, mais explore également une approche céramique contemporaine et conceptuelle. Il s’inscrit davantage dans le domaine des installations et de l’éphémère.

C’est dans cette salle annexe, ouverte sur le reste de la galerie, que sont accrochés aussi sous forme de boîtes minimales les éléments constituant l’installation que nous appelons les boîtes de “Pandore”.

Ces boîtes renferment des éclats du réel, des fragments du monde, des effigies brisées, des clés, des bras et des montres dans leurs fonds, suscitant ainsi les séparations, les divorces, les segmentations et toutes les conséquences qui s’ensuivent. Ces phénomènes sont en principe dénoncés par le travail de l’artiste, qui cherche à affirmer qu’une résilience est possible et que les scissions sont à déplacer, à recouvrir pour retrouver une pureté du monde originel où l’on parviendrait à écouter le chant des oiseaux et les murmures de la terre, le souffle du ciel et les belles mélodies humaines. L’effet de rassembler ces éléments dispersés d’un monde réel en pleine manifestation chaotique semble à la fois désespérant et vulnérable, mais présente en même temps une lueur d’espoir en termes de résilience pour un monde moins dramatiquement scindé, dont le chemin semble bien tracé. Le remède au mal semble être à portée de main de l’humanité.

Cette installation ne se limite pas à produire de la belle céramique, une préoccupation essentielle, mais vise à abolir les frontières entre les êtres et les choses, entre le connu et l’inconnu, entre le savoir et l’ignorance, entre les diverses disciplines scientifiques.

Cette exposition, à travers ses prémices et ses connotations, construit un sens en dépassant les pratiques conventionnelles et habituelles de la céramique, qui tendent à rechercher la beauté ou le sublime. Elle opère en collaboration avec les penseurs les plus pertinents de la pensée contemporaine pour annoncer une nouvelle conception de l’art lié à la vie.

La céramique, comme nous le constatons, se transforme dans notre pays. Pratiquée par un nombre restreint d’artistes, la céramique artistique subit elle aussi la pression des modifications et des changements, mais elle n’a plus le loisir, le temps, la possibilité, ni l’intérêt historique de se maintenir seulement à l’écoute du passé ou à des préoccupations formelles ou purement esthétiques.

Dans leurs tentatives d’actualisation de la pratique de la céramique artistique et dans la recherche d’un devenir significatif à cette pratique en Tunisie, les artistes de ce secteur ressentent la nécessité de s’impliquer dans la recherche d’une contemporanéité bien vivante, bien réelle, bien spécifique, exactement comme le suscite la céramiste Lynda Abdellatif.

*Hocine Tlili : Chercheur universitaire, enseignant de l’histoire de l’art et d’esthétique à Institut National du Patrimoine et Critique d’Art

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