Elles étaient nombreuses les familles siciliennes installées en Tunisie même avant le protectorat français. La proximité géographique, le climat, la vie en plein air, les habitudes culinaires… faisaient de la Tunisie un prolongement naturel de la Sicile.

Une population variée celle sicilienne, composée essentiellement par une main-d’œuvre pas trop chère et assez qualifiée, utile à la construction du pays.

Les chiffres parlent clair. Déjà en 1881, on comptait 700 Français et 12.000 Italiens. Plus tard, de 1920 à 1926, la population française passera de 56.000 à 70.000 et l’italienne de 80.000 à 89.000. Le nombre des Français augmentera aussi grâce à la politique de la naturalisation proposée et ensuite imposée, vu que les autorités coloniales, ne voyant pas de bon œil l’immigration sicilienne et italienne tout court, criaient déjà au « danger italien ».

Ce qui est sûr, c’est que pendant toute la durée du Protectorat, la collectivité italienne, toutes régions confondues, est restée numériquement supérieure à la présence française.

Le gros de la collectivité italienne était formé par des Siciliens, qui, poussés par la misère et les difficiles conditions de vie en Sicile, étaient venus chercher fortune en Tunisie. Parmi cette masse du prolétariat souvent située entre le colonisateur et le colonisé, on retrouvait des Siciliens instruits, diplômés, qui avaient quitté la Sicile pour d’autres raisons outre qu’économiques.

Ce fut le cas de Lucia Campisi, sicilienne, originaire de la ville de Trapani, première femme pharmacienne de Tunisie.

Lucia Campisi, après avoir obtenu son baccalauréat à Trapani, décida de continuer ses études à la faculté de pharmacie à Rome. Femme indépendante, possédant une forte personnalité, luttant contre toute sorte de préjugés machistes, francophile, amoureuse de la littérature française, s’installa à Rome jusqu’à la fin de ses études universitaires. Pour des raisons inconnues à sa famille dont moi-même je suis un de ses descendants, Lucia décida de rejoindre le reste de la famille Campisi déjà installée en Tunisie, dont l’un de ses cousins Vincenzo, lui aussi pharmacien à Bizerte, fondateur en 1907 de deux journaux en langue italienne de Tunisie « La voce del lavoratore », journal socialiste indépendant et « Il Risveglio », connu pour les attaques contre les autorités consulaires italiennes de l’époque. Il faut dire, qu’avant le protectorat français, tous les pharmaciens étaient des Italiens et que le premier pharmacien connu en Tunisiefut un Italien livournais, appelé Moshe Moreno, qui, encouragé par le Bey de Tunis, s’installa dans la capitale en 1846. D’autres pharmaciens suivirent, comme Giovanni Brignone, Eminente et Ali Bouhajeb, qui s’installa en 1914 au 8 rue El Jazira. Lucia Campisi prit ses distances de son cousin Vincenzo, qui faisait déjà partie des loges maçonniques italiennes en Tunisie et pas trop bien vu par les autorités consulaires italiennes.

Lucia décida donc d’ouvrir sa pharmacie au 98 de la rue Bab Souika, un quartier assez populaire et cosmopolite, où Tunisiens, Italiens, Maltais, Grecs…se côtoyaient, partageant leur quotidien, devenant ainsi la première femme pharmacienne de Tunisie. En 1954, sera le tour d’une deuxième femme pharmacienne, le Dr Yvette Haddad, installée à la Goulette.

Pour Lucia Campisi, le choix d’ouvrir sa pharmacie dans le quartier de Bab Souika était essentiellement dû à la forte présence sicilienne et à la facilité de communication. En effet, Lucia Campisi s’intégra si bien et très vite dans le quartier, ne quittant plus la Tunisie.

Elle finira ses jours à Tunis, elle repose au cimetière du Borgel.

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