Ecrit dans une langue arabe des plus aisées et des plus belles, habilement construit et abordant de front le fléau du « salafisme » guerrier, le roman de Fatma Ben Mahmoud est une véritable réussite littéraire.


Ce qui est raconté au long des 289 pages que couvre  ce bouleversant  roman de la Tunisienne Fatma Ben Mahmoud, El-malaika lâ tatir (Les anges ne volent pas), sur l’effroyable complexité de la personnalité du « salafiste » de l’après-14 janvier 2011 dont le personnage central, « Seyf », est le modèle archétypal, sur son étrange morphologie intérieure, son grave trouble identitaire et sa dangereuse bipolarité,  nous paraît dans son ensemble juste d’autant plus que  c’est une enseignante de philosophie (l’autrice), digne de foi,  qui vient, déguisée en narratrice, le mettre à nu et en révéler la noire perversité. D’ailleurs, dès le prologue qui occupe le tout premier chapitre de ce livre, l’autrice nous signifie clairement que les faits et les protagonistes de l’histoire qu’elle se décide à nous narrer, après l’avoir empruntée à ses deux héroïnes « Leyla » et « Nour », ne sont pas à inventer,  mais qu’ils existent déjà et qu’elle va les connaître progressivement, en même temps que nous autres lecteurs, et pénétrer, en connaissance de cause,  leur obscure intimité et ses soubassements psycho-idéologiques ayant conduit le héros ou plutôt l’anti-héros aveuglément au fanatisme, au tragique et au fatal.

C’est en fait l’histoire des années noires de la Tunisie de l’après-  « révolution » que Fatma Ben Mahmoud écrit à travers ce roman à la clausule duquel elle déclare, désespérée,  son intention  de quitter le pays, parce que la vie lui y est devenue, comme pour beaucoup,  impossible  (p. 289), après les événements de ce mystérieux 14 janvier 2011 dont on a profité pour déblayer le terrain à l’accueil triomphal et ridicule des prédicateurs religieux venant de loin avec leurs barbes hirsutes et arrogantes, leur accoutrement pour nous inhabituel et leur discours obscurantiste  fondé sur l’appel à la violence et à la guerre et sur l’exclusion systématique de l’autre de quelques religion, culture ou idéologie qu’il se réclame.

Tout cela est certes fort intéressant et constitue un bon témoignage sur le « salafisme » rétrograde et belliqueux qui a douloureusement éprouvé la Tunisie au lendemain de ce qui a été appelé, non sans quelque démagogie et falsification de la vérité, « révolution de la dignité » ou, pour mieux se rire de nous, « révolution du jasmin ». « Révolution » chimérique et mensongère, jouée comme une comédie de mauvais goût, applaudie, paradoxalement, même par l’Oncle Sam et les ennemis des vraies révolutions populaires et qui s’est vite métamorphosée en un désastre total. On le sait maintenant et nul besoin ici d’abonder dans ce sens !

Mais, « retombons à nos coches », comme disait Montaigne, et remarquons tout de suite que le plus intéressant, le plus fort et le plus beau dans ce premier roman de Fatma Ben Mahmoud, est à chercher du côté des moyens et des outils langagiers et narratologiques que cette romancière très prometteuse, même si elle semble douter un peu de son talent dans  l’épilogue de ce roman (chapitre 70),  a mis intelligemment  à contribution pour bien nous sensibiliser  aux victimes   innocentes et désarmées du « salafisme » — et qui sont essentiellement les femmes —,  à nous « monter », à notre insu en vertu du charme littéraire qu’elle exerce sur nous, contre leurs bourreaux grisés d’imposture et d’impunité, et  à enfin nous révéler, sans discours politique franc, la terreur handicapante et destructrice que sèment dans la société tunisienne une telle hypocrisie politico-religieuse et un tel autisme psycho-mental.

Voici sommairement l’histoire : tout a commencé chez « Seyf » dont la narratrice a fait un personnage du premier plan placé sous le double signe de l’ignorance et de la violence, par un échec sentimental décisif, la belle «Lobna» l’ayant délaissé pour épouser un homme plus riche ou plus rassurant que lui. Vivant toujours sur les épaves d’une histoire d’amour qu’il n’a pas su faire aboutir, nourrissant en lui-même une haine vengeresse des femmes, se soûlant pour noyer dans l’alcool sa blessure mais aussi les souvenirs amers de la secrète exploitation sexuelle que le voisin pédophile, « âm Ettayeb », lui faisait subir, quand il était enfant,  et  ne pouvant assumer sereinement les brûlantes séquelles de son passé pénible, il s’improvisa soudain activiste « salafiste » pur et dur qui ne badine pas avec le « sacré » et qui est prêt à mourir pour instaurer l’Etat théocratique et sauver « l’Islam » des « mécréants ». Excessif et exubérant !  Tout excès, toute exubérance, nous diraient les psychologues, pourraient  traduire une espèce de « trouble dissociatif de l’identité » (TDI) ou une « psychose maniaco-dépressive »;  et, à son insu, « Seyf » (« L’épée » de l’Islam) se laissa choir dans cet excès, dans ce trouble, dans cette aliénation. Plus tard, il ira même jusqu’à participer à une tentative manquée d’un coup d’Etat dans la région de « Sliman » et se retrouvera en prison. Epousant la très docile et effacée « Leyla » il en fit non pas vraiment son épouse, mais sa captive et son esclave. Son terrorisme commença dans son foyer conjugal transformé en une geôle où les fenêtres devaient rester hermétiquement closes et où le redoutable patriarche « pieux » et tenant à appliquer sa fanatique vision de l’Islam poussa son « salafisme » criminel jusqu’à faire circoncire par un charlatan sa propre fille « Nour » et lui causer une irréparable infirmité physique et psychologique la conduisant progressivement au suicide qui la libéra à la fin, tragiquement, d’une vie gâchée, volée. Elle paya ainsi la cécité psycho-mentale de son père et la lâcheté de sa mère, sans personnalité, toute écrasée à l’ombre du « patriarche ». Une mort tragique de « Nour » comme pour signifier que ces excessifs courants religieux mortifères, meurtriers, sont aux antipodes de la vie !

Voleur de vie, « Seyf », qui a détruit par son obscurantisme et sa terreur la vie de sa fille et celle de son épouse, demeure secrètement attaché à son passé de bon vivant et à son ancienne dulcinée, pourtant très moderne et émancipée, continue aussi à fantasmer, dans son secret, sur les femmes, à rêver de sexe et de plaisirs qu’il dit « prohibés » : sur Internet, il se présente caché sous de faux profils, sollicite des conversations érotiques et se rince l’œil allègrement ! Et quand la nostalgie le reprend, il s’en va siroter en cachette quelques bières fraîches avec un ami d’enfance. Mais voilà que  l’autrice ou la narratrice principale découvre qu’en fait il n’est pas le seul à être dans le dédoublement de la personnalité ou dans la schizophrénie : l’épouse voilée et très « pieuse » à qui « Seyf » pense avoir volé définitivement son corps et ses désirs en la réduisant à une poupée sexuelle sans âme, se libère, dès qu’elle est seule, de ses chaînes « morales », retrouve sa féminité étouffée et donne libre cours à ses fantasmes : dans la maison fermée à double tour, elle danse à moitié nue et admire son corps  dans une glace. Quelque part, elle écrit en racontant sa revanche sur la répression « salafiste » : «Il arrive quelquefois que je m’imagine vêtue d’un pantalon serré et d’une chemise collant à ma peau et faisant ressortir mes seins dans un acte de rébellion, et le vent vient jouer avec mes boucles de cheveux… ».

Fatma Ben Mahmoud casse la continuité chronologique de l’histoire de ce couple malheureux et de leur fille martyrisée et met en place une construction narrative faite de va-et-vient sur l’axe du temps, de courtes rétrospectives pour retrouver le passé du personnage principal et de constants retours à son présent pour y appréhender les traces marquantes d’un passé décisif. Les personnages ne jouent pas seulement les événements, mais prennent, en alternance, la parole pour raconter par eux-mêmes une grande part des événements. Le journal intime de « Nour » est mis en œuvre pour livrer une partie importante de l’histoire. Omniprésente, la narratrice principale, qui se présente à l’ouverture de ce roman et qui se confond avec l’autrice, s’introduit de temps en temps entre les personnages-narrateurs pour commenter les faits, les colorer à sa façon, les marquer par son parti-pris idéologique et multiplier les plans descriptifs, particulièrement riches, et les moyens lui permettant de prendre en assaut le lecteur afin qu’il n’abandonne pas vite l’univers narratif qu’elle construit avec habileté pour lui donner, en même temps que le plaisir du texte, le dégoût pour l’obscurantisme religieux. Au trentième chapitre, presque vers le milieu du roman, elle suspend soudain la narration pour rappeler au lecteur que ce qu’elle lui raconte n’est pas une simple fiction, mais la réalité-même et que l’excision de « Nour » n’est pas un fait imaginaire, mais une barbarie criminelle que des « salafistes » se sont mis réellement à pratiquer pendant ces noires années tunisiennes après ladite « révolution ». Il y a là une espèce de « distanciation » (Brecht) par rapport à l’œuvre de fiction pour éviter aux lecteurs de tomber dans la passivité et l’inciter à prendre conscience de la réalité dégradée.    

Écrit dans une langue arabe des plus aisées et des plus belles, habilement construit et abordant de front le fléau du « salafisme » guerrier, le roman de Fatma Ben Mahmoud est une véritable réussite littéraire. A lire absolument !

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*Nous avons emprunté ce titre au film de Yves Angelo sorti en 1998 « Voleur de vie » (avec Emmanuelle Béart, Sandrine Bonnaire, André Dussollier, etc).

Fatma Ben Mahmoud est professeur de philosophie et poète. Elle a à son actif plusieurs recueils de poèmes en arabe dont « Un autre désir qui ne me concerne pas », « Ce que le poème n’a pas dit » et « Ce que le vent ne peut pas ». Elle a publié également des nouvelles courtes et un essai littéraire « Dans les jardins de la narration maghrébine ». Elle est aussi la présidente de l’Association des écrivaines maghrébines.

Fatma Ben Mahmoud, « El malaika lâ tatir », roman, Editions Zeyneb, 2020.

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