• Moody’s, Standard & Poor‘s ou encore Fitch & Ratings ne sont pas non plus dénuées de défauts. Kaïs Saïed n’a pas été le premier à critiquer ces agences tant craintes par tous les pays. Cependant, il serait très naïf de croire qu’un petit pays comme le nôtre peut s’offrir le luxe d’envoyer paître les mastodontes de l’évaluation de la santé financière des pays et des entreprises.


Ce qui était un cauchemar à éviter pour la Tunisie il y a quelques jours est devenu en quelques secondes une réalité avec laquelle doivent composer les nouvelles autorités du pays. Moody’s, l’une des agences de notation les plus influentes au monde, vient d’abaisser la note souveraine de la Tunisie de B3 à Caa1 et avec un maintien de la perspective négative.

Selon un communiqué que l’agence de rating, de son nom complet «Moody’s Investors Service», a publié jeudi soir, la note senior non sécurisée de la Banque centrale de Tunisie a été abaissée de Caa1 de B3 et la dette senior non sécurisée à (P)Caa1 de (P)B3 et a maintenu la perspective négative.

Pour la grande majorité des Tunisiens, ces chiffres et ces lettres ne signifient pas grand-chose, mais ils se fient aux avis des économistes et des politiques, pour comprendre que la situation financière de la Tunisie est on en peut plus délicate.

En fait, en des termes simples, l’agence met en doute la capacité de la Tunisie à honorer ses engagements financiers. Elle alerte les investisseurs et les spéculateurs (puisque c’est son travail) sur la possibilité d’un défaut de paiement du principal et des intérêts. Caa1 signifie également que le remboursement des dettes dépendra « des conditions économiques et financières favorables».

Nous craignions cette notation, mais il semble qu’on s’y attendait un peu. En témoigne la sortie médiatique du Président de la République lui-même pour fustiger ces agences avant même que le Tunisie ne soit reclassée. «Ils s’attendent à ce que nous nous pliions à leur diktat… Pourquoi nous classent-t-ils? Certains craignent la dégradation de la note souveraine de la Tunisie. Qu’ils nous classent en bas des nations, s’ils le veulent », avait-il déclaré, anticipant ainsi la nouvelle note attribuée par Moody‘s.

Il serait évidemment naïf de croire que ce sont les propos du chef de l’Etat qui auraient précipité la chute de la note souveraine, tout comme il serait très naïf pour le Chef de l’Etat de croire qu’un petit pays comme le nôtre peut s’offrir le luxe d’envoyer paître les mastodontes de l’évaluation de la santé financière des pays et des entreprises.

Toutefois, ces agences ne sont pas non plus dénuées de défauts. Kaïs Saïed n’a pas été le premier à critiquer ces agences tant craintes par tous les pays.

A l’été 2011, lorsque la note de la dette publique américaine et de plusieurs pays européens a été dégradée par des agences de notation, un vent de panique avait soufflé sur les marchés.

Les chefs de l’establishment financier avaient alors violemment réagi (car cela touchait cette fois directement les intérêts des pays développés). A l’époque, José Manuel Barroso, alors président de la Commission européenne, avait accusé Fitch, Mood’y et Standard & Poor’s d’encourager la spéculation.

Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne à l’époque, avait qualifié ces agences de «petite structure oligopolistique».

Encore plus virulent à l’encontre de ces agences, Pier Carlo Padoan, secrétaire général adjoint et chef économiste de l’Ocde dans le temps, avait estimé qu’elles produisaient des «prophéties» qui s’«auto-réalisent».

«Ce n’est pas vrai qu’elles (les agences de notation) transmettent des informations : elles expriment des jugements, entraînant une accélération de tendances déjà à l’œuvre. C’est comme pousser quelqu’un qui est au bord d’un ravin », avait-il déclaré à ce moment-là.

La véritable question que cache l’emportement de Kaïs Saïed contre ces agences de notation est de savoir si un pays souverain, avec ses frontières géographiques, ses aspirations, son histoire, sa dynamique et ses citoyens, peut être réduit à une note, comme pour une entreprise. Ces institutions privées font une évaluation pour défendre les intérêts de particuliers, ce ne sont pas non plus des philanthropes, d’autant plus qu’en même temps qu’elles évaluent, elles proposent des conseils.

Cela dit, malheureusement, malgré les travers de ces agences, leurs décisions ont de fortes conséquences sur les économies nationales. Nous ne sommes pas les Etats-Unis avec une monnaie qui régit une partie du monde. Nous sommes ce petit pays à la pointe de l’Afrique du Nord, qui peut certes étonner le monde par sa résilience mais sans plus. Obéir au diktat des agences et des partenaires financiers lorsque les caisses sont vides sonne comme un pléonasme. Assainir notre situation financière est une tâche à laquelle nous devons nous astreindre.

Lors du fameux discours du Palmarium en 1972, le Président tunisien Habib Bourguiba avait donné une leçon à Mouammar Kaddafi, pour lui expliquer que le changement de l’ordre mondial ne se fait pas à coups de discours. «Tu peux dire au diable les Etats-Unis, mais les Etats Unis peuvent te tabasser sans que tu puisses réagir !»

Morale :  pour prétendre changer le monde, il faut commencer par se lever et se mettre sur ses deux jambes.

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