Il est riche, puissant et intouchable. Du moins c’est ce qu’il croyait. Constituant et député, ancien ministre et ancien président de club de foot, Mehdi Ben Gharbia vient d’être mis en examen. Véritable ovni politique, il est social et démocrate, adepte du libéralisme économique, fervent islamiste à ses débuts. Il a même fait de la prison, alors membre actif du mouvement Ennahdha. Esprit vif, langue aiguisée, rusé, aimant le goût du risque, le tout assorti d’une morale accommodante, Mehdi Ben Gharbia ne fait pas les choses à moitié. Des qualités nécessaires autant en politique que dans le business. Il a percé dans les deux. Outre la gestion d’affaires florissantes, il était, avant le gel du Parlement, un député influent du parti Tahya Tounès. Ses apparitions à l’hémicycle étaient rares. En témoignent les taux de participation aux votes (pas même 10%) et de présence (tout juste 19%). Sa force est ailleurs, dans l’antichambre du pouvoir, où cet homme d’argent et de réseau est devenu vraisemblablement incontournable.         

Si la présomption d’innocence nous impose la prudence, l’instruction vient à peine d’être ouverte, Ben Gharbia a toujours suscité la perplexité même des plus complaisants observateurs. Les origines de sa grande et subite fortune sont un mystère absolu.

Si on laissait de côté la facile cabale dont il fait l’objet dans un facebook tunisien devenu un véritable tribunal d’inquisition, il serait insincère de ne pas voir dans son inculpation un signal fort envoyé d’abord par l’institution judiciaire, selon lequel nul n’est au-dessus de la loi. Ceux qui revendiquaient, à juste titre, l’application du principe de redevabilité à tous, à commencer par les plus puissants qui se drapaient du voile de l’impunité, ressentiraient comme un soulagement. Seraient donc poursuivis en justice tous ceux susceptibles d’infractions des plus légères aux plus lourdes. C’est le message, en tout cas, maintes fois martelé par le Président de la République.

La justice, malgré ses nombreux tracas qui l’empêchaient naguère de s’acquitter de ses missions, entre autres imposer le règne de la loi, punir les coupables et défendre le droit des innocents, semble se réveiller de sa torpeur, se débarrasser de ses chaînes. Attendons de voir !

L’argent et la politique ne font pas bon ménage du reste. En Tunisie, depuis le règne finissant de Bourguiba, des clans rapaces se déchirant pour sa succession, la politique et les affaires ont juré union et fidélité ad vitam aeternam. L’époque de Ben Ali a été une leçon en la matière. Les familles régnantes se servaient impunément dans les caisses publiques, avec une justice à la solde et des médias muselés, sans avoir été inquiétées le temps de deux décennies. La révolution est venue pour remettre de l’ordre dans tout ça. C’est ce que les Tunisiens croyaient.

Or, ces dix dernières années, outre la prévarication qui s’est outrageusement normalisée, s’est organisé un laborieux travail de sape. Aucune entreprise publique ou privée, aucun ministère, n’a été à l’abri d’âpres marchandages. Placer leurs hommes et femmes, compétents ou pas, était l’objectif suprême des « anciens » caïds. La loyauté associée à la servilité était le critère qui prévalait dans les castings des ministres et hauts fonctionnaires, dans une infinie et vertigineuse valse entraînant l’instabilité chronique d’un  pays.

Certains de ceux-là qui ont présidé aux destinées de la Tunisie, dix années durant,  n’ont pas fait que s’enrichir de manière éhontée et illicite. Ils ont procédé au détournement non pas uniquement de l’argent public, mais d’un Etat.

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