Depuis plus de dix ans, nous assistons à une frange de la société de plus en plus désenchantée et entraînée dans la spirale infernale de la pauvreté et de la violence.


Nous avions, effectivement, tiré la sonnette d’alarme, sur ces mêmes colonnes, il y a un peu plus, un peu moins, d’un an. Les réactions étaient mitigées au niveau des… parents. Quelques enseignants nous avaient contactés pour nous faire part de leur doute. De simples citoyens ont été plus compréhensifs et sont même allés plus loin que les propositions que nous avions faites.

Nous avions ressenti, à cette période, des frémissements négatifs, qui nous avaient, pour le moins qu’on puisse dire, surpris, mais toujours est-il que des mois plus tard, nous constatons, malheureusement, que les choses empirent. C’est comme si l’on a choisi de baisser les bras et de… laisser venir.

C’est bien beau d’essayer de faire le rapprochement entre ce que nos enfants sont «contraints» de voir à la télé (on oublie qu’il y a une télécommande et qu’on peut choisir ses programmes) et la mise en exécution de ce qu’un enfant a mis plus d’une semaine pour s’attaquer à son professeur. Il n’y a plus dans le monde un seul pays qui ne produise pas de feuilletons où la violence, l’extrême violence, est reine. Le sang coule à flot, les crimes dits «d’honneur» sont monnaie courante, les vengeances des clans et des familles à la richesse insolente acquise grâce aux trafics, à la spéculation et à la vente d’armes ou de drogues, etc. font les beaux jours des feuilletons turcs que nous importons en devises sonnantes et trébuchantes. Personne n’y voit d’inconvénient. On ne peut pas dire que «El Offra» ou «je suis ton fils mon père» sont des feuilletons éducatifs ! Pourtant ! Nous payons cher pour les diffuser.

Pas seulement la télé

C’est dire que ce que l’on passe à l’écran contribue sans aucun doute dans la formation (entendez déformation) de nos enfants mais ni «Aouled Moufida», ni aucun autre feuilleton du genre, n’est le principal accusé dans ce genre de drames.

Les réactions, que nous avions notées en signalant cet inquiétant ensauvagement de la société, donnent d’ailleurs une idée de la situation véritable que vivent bien des familles : une mère a bien voulu nous tenir près d’un quart d’heure au bout du fil pour nous expliquer que «pour elle, une famille qui met son enfant dans une crèche ou dans une école privée, qui lui garantit des cours de soutien, l’habille comme il se doit, lui achète un téléphone ou une tablette, a fait son devoir. On ne peut faire plus. C’est notre société qui est mal… foutue !».

Un enseignant qui nous a contacté a laconiquement laissé tomber : «Ce n’est pas notre rôle de jouer au policier pour tenir en main un enfant ou un jeune homme qui va acheter de la drogue juste devant l’école ou le collège. C’est aux parents et à la police de faire leur travail».

A des années-lumière

Mais il y a un enseignant à la retraite qui a été beaucoup plus sensible à ce qui se passe : «Nous sommes à des années-lumière de ce qui était le cas au Collège Sadiki par exemple où j’ai été élève. Tous les cireurs de chaussures qui sont habituellement en service du côté de la poste de Bab Souika se donnaient rendez-vous, tôt le matin, dans l’impasse au bout de laquelle il y avait l’entrée du cycle primaire. Tout simplement parce qu’il n’était pas question d’entrer à l’école sans que les chaussures soient propres. En rang, nous mettions nos mains en pronation pour montrer que nos ongles sont coupés. L’instituteur passait et vérifiait la propreté de nos oreilles.

Je n’irai pas jusque-là, mais de nos jours il y a des enseignants qui, de par leur langage, leur tenue vestimentaire, leur barbe hirsute et leur façon de se comporter, n’ont d’enseignant que le nom.  Je ne saurai généraliser, mais en apprenant que l’on a engagé des «enseignants» dont les diplômes sont fictifs ou pour services rendus, je comprends ce qui se passe. Un de nos professeurs à l’Ecole Normale ne cessait de nous répéter que si l’un de nous quittait cette Ecole et qu’il «soit tordu», il ne manquera pas de former à son tour des milliers et des milliers de tordus».

Sans polémiques

Il est inutile d’engager de vaines polémiques. Le jean déchiré, la chemise mal boutonnée, la cigarette aux lèvres, la barbe de cinquante jours, des cheveux qui ignorent ce qu’est un peigne ou du shampoing, les tongs en guise de chaussures avec les orteils sales aux ongles crochus, c’est de nos jours l’expression de la démocratie. On est bien libre de s’habiller tel qu’on le vaut, d’adopter un langage trivial, de finir son casse-croûte en classe etc. Vive la liberté.

Une maman,  sûre d’elle, n’a pas manqué de nous impressionner : «Je pense que l’on dit des bêtises. La famille est pour moi la première école. Bien des parents sont aujourd’hui démissionnaires et ont passé le flambeau à l’école. Ils pensent qu’en inscrivant leurs enfants dans les meilleures écoles, qu’on leur assure tout ce dont ils ont besoin, qu’ils ont accompli leur devoir de parents. Ils oublient leur véritable rôle dans l’éducation de leur progéniture. Les enseignants ont aussi bien des choses à se reprocher. Nombre d’entre eux sont instituteurs ou institutrices pour gagner leur vie. Ils n’ont pas été formés pour être des formateurs pour les générations futures. Ils se moquent des résultats et ils semblent heureux qu’il y ait ces grèves à répétition qui ont asphyxié l’école publique».

Une forme de violence

Les familles de nos jours se «coupent en quatre» pour inscrire leurs enfants dans le privé. De toutes les façons, ces grèves, ces hausses de prix, pour justifiées qu’elles soient, sont en fait une forme de violence. Les spéculateurs sont sans scrupules et saignent à blanc les pauvres consommateurs. Les cliniques en font à leur tête. La preuve, certaines d’entre elles ont été sanctionnées. Les Caisses en faillite laissent courir leurs adhérents. Les enseignants, pour atteindre leurs objectifs, n’hésitent pas à tenir en otages les élèves et leurs familles. Ces formules que l’on adopte pour rattraper des cours perdus sont des attrape- nigauds. Un cours perdu est un cours perdu. Les responsables s’inquiètent beaucoup plus du taux de réussite de leurs grèves que de celui des moyennes de leurs élèves.

La menace, qui est une forme de violence, est brandie par tous, pour atteindre des objectifs parfois inavouables.

En fin de compte, notre société, mal encadrée, avec des organismes extrêmement politisés, donc qui ne jouent pas ou plus leur rôle éducatif, est engagée depuis au moins dix ans, sinon plus, dans une spirale, infernale, dramatique. La violence, banalisée, est devenue une seconde habitude pour le Tunisien, souvent conséquence des drogues et autres stupéfiants en vente presque libre qui happent les désœuvrés et les chevaux de retour.

Dans le métro, ou le bus, dans les garderies d’enfants, à l’école, sur les terrains de sport, dans les gradins, à la maison, avec des familles qui se disloquent pour un oui ou pour un non à la suite de véritables batailles rangées avec les enfants en témoins, tout part dans tous les sens avec des responsables qui veulent le beurre et l’argent du beurre.

Des responsables qui n’arrêtent pas de nous rabattre les oreilles avec les salaires et les augmentations sans jamais s’inquiéter de la faillite qui guette le pays, du devenir des futures générations, tout ce beau monde agit dans le cadre de ce qu’on croit être la liberté et la démocratie. Tout est à refaire. Nous sommes en train de couler. Je plains nos petits-enfants».

C’est tout dit.

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Un commentaire

  1. Annick Marie Mahjoub

    14/11/2021 à 10:11

    On ne cesse depuis des lustres de crier au loup et de dénoncer les causes des dégâts. Le diagnostic est fait et refait, les actions à entreprendre sont identifiées. Le problème n’est pas dans les redites ni les parlottes, il est dans l’exigence d’actions. Exigeons de nos gouvernants concernés qu’ils nous produisent et publient dare dare, maintenant qu’ils sont en place, leur feuille de route immédiate, leur plan d’actions avec le calendrier mensuel précis associé. On ne veux plus être bercés par de belles paroles. Quand la maison brûle, l’urgence c’est l’engagement dans l’action. Evidement, cela ne plait pas toujours car, derrière il y a l’obligation de résultat et celle de rendre des comptes. On n’échappe plus au BILAN. Maintenant que nous n’avons plus de Parlement, ce serait la moindre des choses de nous annoncer et mettre en avant, dans tous les domaines d’ailleurs, les plans d’actions et calendriers associés de tous les ministères en attendant la publication annuelle sérieuse des bilans avec les analyses et justificatifs pour les retards et non réalisations. Le peuple jugera. C’est bien de combattre la corruption et d’exiger la transparence, c’est indispensable mais gérer un pays c’est beaucoup large et nous sommes dans l’urgence de mobiliser et d’entreprendre
    dans tous les domaines.

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