Par  DR TAHAR EL ALMI ÉCONOMISTE-UNIVERSITAIRE PROFESSEUR ASSOCIE A L’IHET

A la veille de la nouvelle vague pandémique, l’économie tunisienne, exsanguë, est au bout du rouleau. Et la marge de manœuvre semble étroite, aussi bien financière que sociopolitique.  Le modèle socioéconomique, qui devait rompre avec le passé, par la grâce d’un «14 janvier 2011», a généré un modèle disparate, chaotique, où «l’improbable redressement» le dispute à «la pire dépression». L’alternative « austérité-relance » se heurte à la stratégie de «investissement-financement». Rompre ce nœud gordien reviendrait à repositionner les relations «Gouvernement-Banque centrale». En d’autres termes, revisiter les principes qui sous-tendent l’indépendance de la Banque centrale, par rapport au gouvernement et aussi par rapport à l’extérieur.

La trop fameuse théorie monétaire de Milton Friedman

«L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production».

L’idée initiale, c’est que si «les Pouvoirs Publics relancent l’activité économique, par des dépenses publiques, les déficits budgétaires financés monétisés via la Banque centrale, la seule chose qu’ils récoltent, c’est l’inflation». Dès que la quantité de monnaie en circulation augmente plus vite que la production, il en résulte une surchauffe de l’appareil productif (les entreprises ne peuvent plus satisfaire la demande croissante), d’où une tension sur les capacités (des machines et des travailleurs qui sont sollicités au-delà de leur capacité), d’où une hausse des coûts normaux et donc une hausse des prix d’offre, et au final, une perte de pouvoir d’achat immédiate et une perte de potentiel de croissance à terme.

Or, cette supposée loi économique n’a été vraiment vérifiée ni dans les années 1970, ni plus tard.  Pourquoi ? Parce qu’elle ne présuppose rien en ce qui concerne des conditions initiales de production. Dont notamment du taux d’utilisations des capacités de production, ni de la rotation des stocks… La masse monétaire en Tunisie a augmenté plus vite que la production au cours des années 1990-2000, mais l’inflation était en dessous des 2.9% d’inflation, jugée «inflation d’équilibre» Dans les années 2011-13 et au-delà, la masse monétaire est restée dans la même proportion que la production, pourtant les prix ont grimpé. Au niveau international, dans les années 1990, la masse monétaire est restée dans la même proportion que la production, pourtant les prix ont grimpé.

De sorte que l’on se demande s’Il n’existe pas, aujourd’hui, en Tunisie, une conjonction de facteurs inflationnistes.

L’économie tunisienne est confrontée à une combinaison inédite de facteurs conjoncturels et structurels qui soutiennent la hausse des coûts et des prix. Face à la hausse des prix, beaucoup considèrent que la Banque centrale constitue le «pare-feu». Sans aucun doute, mais dans la lutte contre la très forte inflation (à deux chiffres). En particulier, la BCT avait fortement augmenté son taux directeur à maintes reprises, provoquant une désinflation très insignifiante mais surtout un repli de l’activité et une hausse significative du chômage.Aujourd’hui encore, la BCT arbitre volontairement les évolutions de l’inflation par rapport à celles de l’activité et de l’emploi. Cependant qu’elle semble amoindrir les effets des soutiens budgétaires par un durcissement inapproprié de sa politique monétaire. Avant la crise transitionnelle amplifiée par la pandémie, la création monétaire se déversait dans l’économie réelle via les commandes publiques et généraient à terme des tensions sur les coûts et les prix : une surchauffe diffuse et une hausse des coûts et des prix d’offre.

Aujourd’hui, pendant la crise transitionnelle amplifiée par la pandémie, le système productif tourne très en deçà de son potentiel de capacité. Bon nombre de firmes sont en chômage partiel ou total. On ne peut plus parler de « tensions sur les capacités, ni de surchauffe «inflationniste».  Mais alors, d’où proviendrait alors, la hausse des prix ? Puisque, sur le plan monétaire, aujourd’hui, les liquidités injectées ne sont pas à l’origine d’une augmentation de la demande (réelle) qui s’adresse aux entreprises.  Donc, il conviendrait de chercher du côté de l’interface «secteur productif… ménage», c’est-à-dire de la distribution/commercialisation. Où il conviendrait de faire le ménage, en mettant en place une politique rigoureuse de concurrence sous-tendue par une politique des marges commerciales.  La reprise économique semblerait compromise. Certains observateurs et des responsables de la BCT estiment qu’elle doit commencer à réduire la portée de ces mesures d’urgence. Plusieurs membres de ses organes de décision ont clairement laissé entendre, ces derniers jours, qu’une réduction des achats d’actifs à l’issue des récentes réunions de politique monétaire, serait à l’ordre du jour. La situation que nous observons aujourd’hui ne justifie pas la réduction du rythme des achats et un débat sur le programme d’achats d’urgence face à la pandémie est encore clairement prématuré. En fait, nous assistons actuellement à une nouvelle augmentation indésirable des taux après la hausse que nous avions observée plus tôt dans l’année. La remontée des taux et l’appréciation du dinar (que nous nous proposons de traiter la semaine prochaine) qu’elle favorise pourraient freiner la reprise sans freiner l’inflation, à l’opposé du but recherché par la BCT. Il serait prématuré d’en débattre avant plusieurs mois. Or, le temps nous fait défaut. Nous sommes loin du moment où nous observerons une reprise auto-entretenue. Un retrait prématuré du soutien de la politique monétaire risquerait d’étouffer le redressement.

Le maintien des achats à un rythme élevé viendrait à l’appui de l’objectif de la BCT d’un maintien de conditions de financement favorables après la lancinante des taux.

T.E.A.

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