Analyse | Economies arabes : Comment sortir de la trappe de la résilience ?

1,167

 

Par Hakim Ben HAMMOUDA, Directeur général de GI4T et ancien ministre des Finances

Comment sortir de la trappe de la résilience ? C’est la question que nous devons nous poser en examinant l’évolution de la situation économique dans les pays arabes post-Covid-19 et les projections à venir. Cette période a été marquée par l’accroissement des conflits et leur intensité, la guerre à Gaza au lendemain du 7 octobre 2023 est venue se rajouter à la longue liste des conflits que traverse la région depuis les printemps arabes. Aux guerres fratricides au Yémen, en Syrie et en Libye, il faut rajouter la guerre au Soudan qui est venue aggraver les fragilités des économies arabes. Ces guerres et ces conflits font du monde arabe la région qui a subi les effets les plus importants de la géo-économie dans le monde.

Ces conflits et cette instabilité politique régionale sont à l’origine d’une grande morosité économique avec une croissance faible et un endettement inquiétant, particulièrement pour les pays intermédiaires et non exportateurs de pétrole. La région se trouve prisonnière depuis la sortie de la crise du Covid-19 dans ce que nous appelons une trappe de la résilience. La question qui se pose aux gouvernements de la région et aux institutions internationales est de définir les politiques économiques pour échapper à cette trappe, poursuivre la stabilisation et surtout relancer une croissance inclusive et durable.

Définir la trappe de la résilience.

Au cours des dernières années, l’utilisation du concept de résilience est devenue courante au cours des dernières années dans le débat économique. Particulièrement, les institutions internationales, notamment l’Ocde, la Banque mondiale ou le FMI se sont saisis de ce concept dans l’analyse des dynamiques économiques dans les différents pays et dans la lecture de l’évolution de l’économie globale.

L’usage consacré aujourd’hui de ce concept dans l’analyse économique s’explique par la multiplication des chocs subis par l’économie globale et les pays qui ont eu des effets déstabilisateurs et ont accru l’incertitude et les inquiétudes. De la grande crise financière des années 2008/2009 à l’accélération des effets du changement climatique, en passant par la pandémie du Covid-19 jusqu’aux guerres et aux conflits géoéconomiques avec la guerre en Ukraine et à Gaza, le monde a été et reste marqué par ces turbulences qui ont pesé sur sa stabilité politique et économique.

Parallèlement aux risques géoéconomiques, l’économie globale a été confrontée à une forte résurgence de l’inflation, ce qui a été à l’origine d’un changement radical des politiques monétaires et la sortie de l’expansionnisme qui les a marqués depuis la grande crise financière des années 2008-09. Ce changement radical des politiques monétaires a été à l’origine de grandes inquiétudes sur ses effets dépressifs sur la croissance globale.

C’est dans ce contexte que le concept de résilience s’est développé pour devenir un sujet familier dans la littérature économique et dans le débat public. La question que cherchaient à développer les analystes et les organisations internationales à travers le recours à ce concept concerne la capacité des économies à faire face à ces chocs et à résister à leurs effets déstabilisateurs. Plusieurs définitions ont été données du concept de résilience dans les travaux récents. Mais, d’une manière générale, elles résument la capacité d’un pays ou d’une région à dominer rapidement les chocs et les perturbations économiques. Elle suppose par conséquent la capacité de l’économie à réduire les effets négatifs d’une crise dont notamment la baisse de la croissance, les déséquilibres macroéconomiques ou les pertes d’emploi.

Dans notre analyse, le concept de résilience rend compte de la capacité de réaction d’une économie par rapport aux chocs internes comme externes. Une économie est résiliente si elle est en mesure de réagir rapidement à cette situation critique et à surmonter les désordres créés. Par conséquent, la résilience permet à une économie de retrouver sa dynamique de croissance et de développement. La résilience doit donc comprendre deux niveaux importants, le premier est statique et concerne le sauvetage des grands équilibres et les politiques de stabilisation à mettre en place pour éviter une dérive plus importante de l’économie. Le second niveau est dynamique et concerne la capacité de l’économie et des politiques économiques mises en place à assurer un rebond lui permettant de retrouver son sentier de croissance potentielle.  Cette double dimension est fondamentale, car la résilience c’est non seulement la résistance à la chute mais également la capacité de rebondir.

C’est dans cette distinction entre l’effet stabilisation et l’effet croissance que nous introduisons la notion de trappe de la résilience. Il s’agit pour nous de la situation où la stabilisation se fait aux dépens de la croissance et de l’investissement. Cette conjoncture est le résultat de politiques économiques dont la préoccupation centrale dans un contexte de montée des dangers est de privilégier le sauvetage immédiat et le maintien des grands équilibres macroéconomiques sans nécessairement accorder de l’importance à la dynamique de moyen et long termes. C’est la situation de trappe à la résilience dans laquelle se trouvent prisonniers un grand nombre de pays arabes et particulièrement les pays intermédiaires non exportateurs de pétrole.      

L’atterrissage en douceur de l’économie mondiale et les économies arabes

A la sortie de la crise ouverte par la pandémie du Covid-19, l’économie mondiale s’est trouvée confrontée à deux défis majeurs. Le premier concerne l’intrusion forcée de la géoéconomie dans les dynamiques économiques globales et ses effets sur la croissance globale. Le premier conflit concerne l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 et son impact sur la stabilité du monde mais aussi sur les prix des matières premières avec une hausse des cours du pétrole et des prix des produits de base.

Le second conflit est celui de la guerre menée par l’armée israélienne sur Gaza au lendemain des attaques du 7 octobre 2023. Même si elle reste cantonnée à la région, l’enlisement de cette guerre pourrait comporter un risque d’extension qui pourrait renforcer l’instabilité et l’incertitude globales. D’ores et déjà, cette guerre est à l’origine d’une grande perturbation du commerce mondial suite aux attaques et aux troubles dans la mer Rouge qui ont entraîné une augmentation des coûts de la logistique.

Le second défi est lié à l’accroissement rapide de l’inflation à partir de l’année 2022 à travers le monde dont une grande partie s’explique par la guerre en Ukraine. Cette résurgence de la menace inflationniste a été à l’origine d’un changement majeur des politiques monétaires des banques centrales avec la mise en place de politiques restrictives.

La géoéconomie et la résurgence de l’inflation ont été à l’origine de grandes inquiétudes, notamment avec la perspective du développement d’un cycle stagflationniste qui pourrait renforcer l’incertitude sur l’économie globale. Or, les prévisions pessimistes du début de l’année 2023 ont été démenties et le monde semble s’orienter vers un atterrissage en douceur. En effet, même si elle est faible la croissance globale reste soutenue et a été de 3,2% en 2023 et les projections la maintiennent au même niveau en 2024 et 2025. La croissance reste plus faible dans le monde développé et n’a pas dépassé 1,6% en 2023 et se maintiendra autour des mêmes niveaux en 2024 et 2025. Pour le monde en développement, la croissance a été plus marquée avec un niveau de 4,3% en 2023 et de 4,2% en 2024 et 2025.

Ainsi, en dépit des tensions géoéconomiques et du durcissement des politiques monétaires, l’économie a montré un certain niveau de résilience. Cette résistance aux chocs est d’autant plus importante que les banques centrales ont montré une grande résistance pour introduire une plus grande dose de flexibilité dans leurs politiques monétaires.

En même temps, les tensions inflationnistes montrent des signes d’affaiblissement avec un taux global qui est passé à 6,8% en 2023. Cette détente se poursuivra au cours des années 2024 et 2025 avec des taux d’inflation respectivement de 5,9% et de 4,5%. La baisse de l’inflation est encore plus marquée dans les pays développés et a été de 4,6% en 2023 et retombera à 2,6% en 2024 avant de parvenir à la valeur cible retenue par les banques centrales autour de 2%. Le recul de l’inflation trouve son explication dans la baisse des prix des matières premières et particulièrement des cours du pétrole qui ont connu une chute de -16% en 2023 qui devra se poursuivre au cours des années 2024 et 2025 à des rythmes moins marqués.

La résilience s’observe également au niveau de la reprise du commerce mondial en dépit des risques de fragmentation de l’économie globale avec une croissance qui s’est située à 0,3% en 2023 et augmentera à un rythme plus soutenu de 3% en 2024 et de 3,2% en 2025.

L’économie mondiale semble faire face aux chocs qui secouent les dynamiques de croissance au cours des deux dernières années. Mais, en dépit de cette résilience, la croissance reste faible et présente des contraintes structurelles fortes, notamment avec la chute des gains de productivité. Mais beaucoup de travaux et d’analyses misent aujourd’hui sur la nouvelle vague d’innovations technologiques et particulièrement l’avènement de l’intelligence artificielle pour relancer les gains de productivité et entamer un nouveau cycle de croissance forte. Or, les économies arabes, à l’inverse des autres régions du monde, n’ont pas tiré un grand bénéfice de ce moment de répit de l’économie mondiale.

Les économies arabes : une stabilisation en dépit des incertitudes.

En dépit des turbulences et des effets de la géoéconomie globale et régionale, il est possible de souligner une certaine forme de résilience des économies arabes dans la période post-Covid 19. Cette résilience concerne particulièrement les grands équilibres macroéconomiques. En effet, il faut souligner une stabilisation des comptes publics avec un solde budgétaire global de 0,5% en 2023 et qui sera de -1,5% et 1,1% respectivement au cours des années 2024 et 2025. Cette situation est meilleure dans les pays pétroliers où le solde sera équilibré au cours des deux prochaines années alors qu’il passera de-5,2% en 2023 à respectivement-7,6% et-6,3% en 2024 et 2023 dans les pays importateurs de pétrole.

On peut noter également cette stabilité relative par rapport aux échanges extérieurs des pays arabes avec un solde de la balance des transactions courantes qui était de 5,3% en 2023 et se situera autour d’une moyenne de 2,5% au cours des deux prochaines années. Là également, il faut souligner les différences entre les pays pétroliers où ce solde sera de 4,8% en 2024 et de 3,6% en 2025 alors qu’il sera déficitaire pour les pays importateurs de pétrole et passera de -6,8% en 2024 à-4,9%.

Un autre domaine dans lequel les pays arabes ont fait preuve d’une certaine résilience concerne l’inflation qui va entamer une pente descendante en passant de 16% en 2023 à 15,4% en 2024 avant d’atteindre 12,4% en 2025. Les performances des pays arabes sont différenciées à ce niveau avec un niveau moins élevé dans les pays pétroliers et qui passera de 11,6% en 2023 à un niveau inférieur à 10% en 2025. Le niveau de l’inflation sera plus élevé dans les autres pays arabes et passera de 28% en 2024 à 20% en 2025.

En dépit d’un contexte économique incertain et marqué par les conflits et le poids envahissant de la géoéconomie, les pays arabes ont réussi à maintenir une certaine résilience qui leur a permis d’éviter les prévisions les plus alarmantes au début de l’année 2023 et notamment le risque de défaut de paiement de certains d’entre eux. Mais, en dépit de cette résistance aux chocs, les pays arabes font face à deux défis importants, à savoir la faiblesse de la croissance et le niveau d’endettement qui assombrissent leurs perspectives et constituent d’importants dangers futurs.       

La dette et la croissance : les défis majeurs des économies arabes

Le choix énergique de la stabilisation macroéconomique a été à l’origine d’une forte baisse de la croissance dans le monde arabe qui a connu la plus faible croissance dans les régions en développement au cours des dernières années. Cette croissance n’a été que de 1,9% en 2023 et sera de 2,7% en 2024 avant de remonter à 4,2% en 2025. A ce niveau, les différences entre les pays exportateurs de pétrole et importateurs s’estompent pour donner lieu à une convergence à des niveaux faibles de croissance.  Si la faiblesse de la croissance dans les pays exportateurs s’explique par la décision de baisser la production afin de défendre les cours mondiaux, il faut mentionner que cette croissance est tirée par les secteurs non pétroliers et elle est significative d’un progrès dans la diversification de leurs structures productives.

Dans les pays importateurs de pétrole, la faiblesse de la croissance trouve son explication dans les conflits et les crises politiques qu’ils connaissent en même temps qu’un échec à sortir des modèles de développement basés sur les faibles coûts de main-d’œuvre et à s’inscrire dans une nouvelle spécialisation basée sur les secteurs dynamiques dans l’économie globale.

Parallèlement à cette faiblesse endémique de la croissance, il faut également noter un accroissement dangereux de l’endettement qui est au cœur des inquiétudes à venir particulièrement pour les pays intermédiaires de la région. La dette globale de la région tourne autour d’une moyenne de 45% du PIB au cours de la période 2023-2025. La dette des pays exportateurs de pétrole reste à des niveaux faibles et tourne autour de 30% au cours de la même période. Mais, c’est surtout la dette des pays intermédiaires qui présente le plus grand défi pour la région avec une moyenne qui est passée de 71% du PIB en 2023 à 67% en 2024 et 64,9% en 2025. Mais, parmi les pays intermédiaires, ce sont surtout la Jordanie, la Tunisie et l’Egypte qui connaissent les situations les plus critiques avec des niveaux qui devraient respectivement dépasser légèrement les 100%, les 80% et 70% du PIB au cours de l’année 2024. Cette faible croissance et cet endettement endémique expliquent cette trappe de la résilience et le choix de politique économique de stabilisation aux dépens de la croissance. C’est à cette trappe que les politiques publiques et les institutions internationales doivent répondre pour aider les pays à s’en sortir.

Un choc d’investissement pour échapper à la trappe de la résilience.

Parallèlement à la poursuite de l’effort de stabilisation, il est important de l’inscrire dans une dynamique de croissance afin d’échapper à cette trappe de la résilience. Cette option exige un choc d’investissement qui doit allier les investissements publics ainsi que les investissements privés. La relance des investissements publics exige un accroissement de l’espace fiscal et il faut examiner les différentes options offertes à la région et particulièrement aux pays intermédiaires.

La première option concerne l’accélération des réformes économiques afin de réduire le poids des subventions et des salaires dans les budgets. Or, cette option, en dépit des efforts des différents gouvernements de la région, paraît de plus en plus difficile à mettre en place pour deux raisons : la détérioration des conditions sociales post-Covid 19 et surtout l’avènement au niveau politique d’un large consensus du fait de la montée de voix radicales contre ses réformes.

La seconde option concerne la possible restructuration de la dette. Cette option est évoquée de temps à autre dans le débat public. Mais cette option me paraît également difficile à mettre en place pour au moins trois raisons : le débat solvabilité/ liquidité n’est pas réglé, la question de la réputation de certains pays et le profil de la dette où la domination de la composante multilatérale rend cette option difficile. La troisième option concerne un recours de ces pays aux marchés internationaux. Cette option, en dépit de ses coûts élevés, a été mise en place par certains pays africains dont le Kenya. Or, cette option me paraît également difficile à envisager pour les pays arabes du fait d’une détérioration de leurs notations souveraines et l’absence d’accords avec le FMI pour certains.

La quatrième option concerne le channeling des SDRs directement où à travers les MDB. L’émission des SDR en 2021 a constitué un appui considérable pour les pays en développement, particulièrement dans le contexte de la crise du Covid-19. Mais cette allocation reste insuffisante compte tenu des besoins de financement des pays en développement en général et des pays arabes à revenus intermédiaires. Depuis, un débat a été ouvert sur le channeling des SRD qui pourrait bénéficier aux pays directement comme aux institutions financières régionales afin de renforcer leur appui aux pays en crise. La cinquième option concerne l’accélération des ressources en faveur des pays en développement dans le cadre de la lutte contre le changement climatique.   

Parallèlement à l’accroissement de l’espace fiscal des pays pour renforcer l’investissement, il est également essentiel de mobiliser l’investissement privé dans ce choc d’investissement. Ceci passe par un changement de l’atmosphère négative et parfois même incriminante vis-à-vis du secteur privé. Elle exige également de véritables réformes vigoureuses et énergiques pour améliorer l’environnement des affaires.

Le monde arabe se trouve, dans cette période post-Covid 19, prisonnier d’une trappe à la résilience qui ne fait que fragiliser les efforts de stabilisation en l’absence d’une croissance forte et face à un endettement endémique. La sortie de cette trappe passe par un choc d’investissement qui exige un plus grand appui international et une solidarité régionale.        

H.B.H.

Laisser un commentaire