Actuellement, le gouvernement tunisien est confronté à une multitude de problèmes difficilement surmontables. Une période cruciale qui demande, entre autres, des ressources pour clore le budget 2021 et pour financer le budget 2022 et une situation économique chaotique caractérisée par la cherté de la vie, une injustice sociale qui risque de faire disparaître la classe moyenne et donner naissance à une large frange marginalisée. Devant cette situation critique, nous avons contacté Ridha Chiba, conseiller international en exportation pour nous  éclairer sur cette situation  et nous proposer les meilleures solutions pour remédier à la situation financière et économique que traverse actuellement la Tunisie. Interview


Pourquoi considérez-vous que la situation économique et financière est très critique en Tunisie ?

En fait, tous les indices confirment cette situation difficile. Je citerais, pour exemple, l’endettement de l’Etat qui avoisine les 120 mille milliards, le PIB qui est au-dessous des 40 milliards de dollars, l’absence des ressources de richesses légales, la cherté de la vie, le taux de  l’inflation déclaré avoisinant les  6 %, le taux de chômage dépassant  les 18 %, le déficit commercial atteignant 13.317,4 milliards à la fin du mois d’octobre. Cette situation se répercute sur les entreprises et l’investissement d’une manière générale avec la fermeture de plusieurs entreprises considérées auparavant comme étant des leaders dans leurs domaines, tels que les « Ateliers Mécaniques du Sahel », « Tunisie Lait » et d’autres travaillant à perte ou sous l’emprise de plusieurs contraintes comme « Tunisair », la « Compagnie des phosphates de Gafsa » et la « Rnta » malgré son monopole.

Aussi, la masse salariale qui a atteint 17,6 % du PIB et 77,5% des dépenses du fonctionnement de l’Etat avec un nombre d’employés représentant le quart de la population active, un nombre avoisinant les 35 conventions déjà signées avec l’Ugtt et qui demeurent toujours en suspens, le chômage de cinq mille docteurs  qui attendent leurs recrutements, les trente mille jeunes diplômés du supérieur et qui demeurent encore en chômage, la loi 38 qui tombe en désuétude pour impossibilité d’application et à laquelle sont très attachés les anciens diplômés qui sont restés en chômage durant dix ans, la recherche de 3 milliards de dollars pour boucler le budget 2021 et 7 milliards de dollars pour le budget 2022. Toutes ces données, et bien d’autres, sont considérées comme étant de véritables défis pour le gouvernement tunisien.

 D’après vous, comment le gouvernement tunisien pourrait-il remédier à la situation financière actuelle?

Les solutions financières et économiques pour une sortie de crise ne manquent pas ! A mon avis, plusieurs mesures décisives doivent être prises dans le cadre d’une stratégie globale, visant à trouver les ressources adéquates pour mettre un terme à tous les problèmes financiers de l’Etat.

En fait, le recours à des bailleurs de fonds étrangers ne semble pas résoudre les problèmes et ne fait qu’aggraver la situation financière de  la Tunisie et alourdir davantage ses dettes.

Par contre, il y a d’autres mesures qui peuvent améliorer véritablement  la trésorerie de l’Etat et clore convenablement le budget 2021 et participer à assurer les ressources pour le budget 2022.

Parmi ces mesures, le changement total de toutes les pièces et les billets de monnaie dans une période ne dépassant pas une année. La Tunisie pourrait récupérer une grosse somme  d’argent avoisinant les 10.000 milliards et dépenser  une somme environ de 100 milliards. Il faut aussi préconiser une politique fiscale souple encourageant les gens à payer leurs dus, d’une manière spontanée  sans aucune contrainte, et réserver, à cet effet, les moyens matériels et humains pour assurer les tâches qui leur sont assignées de la manière la plus optimale. Il est important de prévoir une durée ne dépassant pas une année pour mettre définitivement un terme au commerce parallèle et imposer durant cette période  une taxe de 15% sur tout le commerce informel jusqu’à ce que ses sources se tarissent définitivement.

Je propose également de réorganiser les caisses de sécurité sociale et établir un inventaire pour toutes les sociétés qui ne payent pas leurs contributions, assurer un contrôle rigoureux sur toutes les sociétés qui fuient la fiscalité et vendent sans factures et surtout mettre en application une politique fiscale égalitaire entre tous les citoyens. Par ailleurs, il faut impliquer davantage la Banque centrale au développement du pays et annuler la loi qui  interdit à cet important organisme financier de prêter à l’Etat.

Il est aussi primordial de baisser le taux directeur qui est de 6,25%, à l’instar du Maroc qui demeure encore à 1,5%  pour participer considérablement à une politique monétaire  qui devra être largement accommodée, assurant des conditions de financement  adéquates allant de pair avec la situation financière et économique actuelle du pays.

D’autre part, contrôler scrupuleusement  les bilans de fin d’exercice, chaque année, pour toutes les sociétés, s’impose. Il faut veiller minutieusement au phénomène de l’évasion fiscale. 

Enfin, il est important de créer une banque tunisienne offshore pour abriter toutes les devises provenant des Tunisiens à l’étranger et prévoir toutes les conditions adéquates pour les inciter à investir davantage en Tunisie, afin de créer de nouvelles sources de richesse.

Et pour  remédier dans l’immédiat à la situation économique actuelle ?

Plusieurs solutions sont possibles. Il ne faut jamais résoudre les problèmes financiers par l’augmentation des taxes fiscales et des droits de douane.

A cet effet, il n’est pas superfétatoire de signaler que  le gouvernement prépare l’augmentation des droits de douane pour la quasi-totalité  des produits, à savoir 30%, 43% et 50 % et son application à partir de l’année 2022. Cela ne peut qu’aggraver la situation économique et surtout accroître le commerce parallèle. Une bonne solution doit prendre en considération tous les aspects positifs et négatifs et nullement une décision à sens unique.

Le plus judicieux, c’est de mettre un terme à la différence flagrante entre la valeur des importations et des exportations en interdisant l’importation de tous les produits que  les industriels tunisiens sont capables de produire et surtout combattre inlassablement le commerce parallèle, le dumping et la spéculation qui nuisent véritablement à l’économie nationale.

Il faut aussi créer les meilleures conditions sécuritaires, financières et fiscales pour encourager les opérateurs tunisiens à investir davantage et créer de nouvelles richesses et parfaire les relations avec les investisseurs étrangers sur la base de relations partenariales et intégratives durables « gagnant-gagnant », afin de créer  des  produits ayant une forte valeur ajoutée.

Il faut également détenir en mains tous les créneaux stratégiques, entre autres le bâtiment, le secteur automobile, les engrais et le fourrage et s’engager dans les grands travaux pour  créer la richesse, accroître la consommation, procurer à l’Etat plus de fiscalité et enfin résorber définitivement le chômage.

Aussi, l’Etat doit se focaliser sur d’autres projets  comme la construction de nouveaux projets, tels que des hôpitaux, des stades, des habitations sociales décentes pour ceux qui n’en possèdent pas. Tout ceci dynamise l’économie nationale, entrave l’accaparation de ce secteur par une frange d’opérateurs, mais aussi, participe au développement urbain en créant de nouvelles agglomérations et limite le chômage dans plusieurs domaines. Bref, rappelons-nous du dicton qui dit « Quand le bâtiment va, tout va ».

Il faut aussi résoudre tous les problèmes des régions intérieures, à travers une stratégie globale que le gouvernement doit appuyer dans le cadre d’options économiques, sociales, culturelles et sportives et non pas avec de petits groupuscules qui ne représentent que des intérêts particuliers.

Il est capital d’ouvrir  immédiatement toutes les entreprises industrielles fermées qui ont été vendues dans le cadre du Carepp « La Commission d’assainissement et de restructuration des entreprises à participation publique »  et réhabiliter les entreprises en difficulté et les faire travailler avec des plans solides et des objectifs préalablement établis.

Il faut aussi revoir toutes les ventes des entreprises publiques qui ont été vendues, soit pour des  sommes dérisoires, soit  sans aucun respect de la loi et sans  cahiers des charges, notamment  pour les entreprises commerciales et industrielles.

Je propose d’accélérer la mise en œuvre des mécanismes de financement pour tous les secteurs affectés et redynamiser le reste des programmes destinés aux entreprises en difficulté économique et rétablir le  rythme optimal de production au niveau des secteurs stratégiques qui soutiennent les ressources de l’Etat, dont notamment les secteurs des phosphates, de l’énergie et des mines.

Il faut aussi réhabiliter les terres agricoles de la manière rationnelle et les confier aux personnes spécialistes et les contrôler scrupuleusement conformément à des plans et des objectifs préconisés en amont. Il faut penser à mettre  en place une politique économique et sociale inclusive des régions.

Des efforts doivent être fournis au niveau des dépenses pour mieux contrôler le déficit budgétaire et le limiter  par l’optimisation des dépenses de rémunération, de subvention et l’allocation des crédits de développement en fonction des priorités fixées et maîtriser la gestion des dépenses publiques à travers une meilleure rationalisation et une utilisation adéquate. A titre d’exemple, le nombre de voitures de services, dont disposent l’Etat et les collectivités locales et qui dépasse les 90.000 voitures avec leurs frais divers comme l’essence, les  pièces de rechange et la  maintenance préventive et curative.

Il faut prôner une politique profonde et orientée  sur des options éducationnelle, professionnelle, culturelle, sportive, appuyées par  des conditions matérielles optimales et des moyens humains et financiers efficients avec des   programmes allant  de pair avec les objectifs escomptés et la stratégie de l’Etat préconisée à court,  moyen et long termes.

Il est également essentiel de réorganiser et restructurer le grand nombre d’entreprises en Tunisie qui avoisine les 920 mille, principalement en petites et moyennes entreprises, et inciter à augmenter le taux d’encadrement pour une meilleure production et une excellente productivité.

L’Etat doit réhabiliter l’administration publique par une nouvelle redistribution des postes aux employés, l’établissement  d’organigrammes fixant les postes et les employés nécessaires et une véritable spécialisation de chaque agent avec de nouvelles motivations et des formations continues.

Enfin, il faut développer davantage l’exportation et dynamiser la diplomatie économique en stimulant les banques à s’installer à l’extérieur et en créant des lignes de crédit encourageant les importateurs étrangers à acheter les produits tunisiens.

Que proposez-vous pour conclure ?

Pour finir, je dirais que tous les membres du gouvernement doivent être des stratèges, chacun dans son domaine, et ils doivent prendre les mesures adéquates qui s’imposent. Ils doivent mettre tout leur savoir-faire pour réussir et ne pas se contenter d’être de simples exécutants.

Toutes les actions, les mesures ou les options à entreprendre doivent être minutieusement planifiées, organisées, administrées, surtout contrôlées  et suivies au niveau de leurs différentes étapes pour ne pas commettre des erreurs fatales. Il faut se rappeler de la faute commise l’année dernière, en établissant la loi de finances pour l’année 2021 sur la base de 45 USD le baril. Le gouvernement doit absolument prendre toutes les mesures nécessaires allant de pair avec les intérêts du peuple tunisien et ne doit aucunement avoir des discours contradictoires.

Egalement, le gouvernement doit accélérer ses décisions et ne doit pas être  influencé par de petits groupuscules, qui représentent les différents types de lobbies, le dumping et les groupes de pressions.

Bref, il faut agir vite et juste pour parvenir aux meilleures performances.

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