«L’archéologie, l’épigraphie, l’iconographie, les petits objets, les ossements sont autant de domaines sollicités durant les deux jours du congrès pour parvenir à caractériser ces monuments et tracer leur évolution dans le temps, en vue d’une meilleure compréhension de la mentalité religieuse carthaginoise et punique et des transformations qu’elle a connues au début de l’époque romaine».


Un congrès portant sur le passionnant thème des sanctuaires punique et romain en Méditerranée centrale, a réuni, les 7 et 8 décembre, les membres de la communauté scientifique internationale attachés à l’étude des sanctuaires de Baal et Tanit, et leurs successeurs, les sanctuaires de Saturne. Organisé sous l’égide de l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle (Amvppc) et de l’Institut national du patrimoine (INP), cet événement intitulé «Un siècle de recherche sur les sanctuaires» avait pour principal objectif de discuter des caractéristiques de ce type de monument et son importance pour la compréhension de la mentalité religieuse et l’identité carthaginoise et punique, et les transformations que ces derniers ont connues au début de l’époque romaine. Chercheurs et autres spécialiste des sanctuaires dits «Tophet» nationaux, à l’instar de Hassine Fantar, Taoufik Redissi, Hedi Dridi, Kaouther Jendoubi, Nessrine Maddahi, Imed Ben Jerbania et Ahmed Ferjaoui; et internationaux, entre autres, Henri Dudayn, Brien Garnand et Luiz Cabrera ont animé le débat autour de cette question.

Le terme «Tophet» a été employé pour désigner un sanctuaire phénicien où étaient pratiqués des sacrifices humains. Le Tophet de Carthage, aussi appelé Tophet de Salammbô, est une ancienne aire sacrée dédiée aux divinités phéniciennes Tanit et Baal. Les fouilles archéologiques ont dévoilé un grand nombre de tombes d’enfants qui, selon les interprétations, auraient été sacrifiés ou inhumés en ce lieu après leur mort prématurée.

La question du sort de ces enfants est fortement liée à la religion phénicienne et punique, mais surtout à la manière dont les rites religieux —et au-delà de la civilisation phénicienne et punique— ont été perçus par les juifs dans le cas des Phéniciens ou par les Romains à l’occasion des conflits qui les opposèrent aux Puniques. Il faut ainsi remonter à l’origine du terme «Tophet», qui renvoie à un lieu proche de Jérusalem, synonyme de l’enfer. Un nom que l’on trouve dans des sources bibliques et qui amène une interprétation macabre des rites pratiqués et stipule que la religion à Carthage était «infernale».

Le fait que les seules sources écrites rapportant le rite du sacrifice des enfants soient toutes étrangères à la cité de Carthage est une difficulté majeure quant à la détermination de la cause des inhumations. Les sources archéologiques —stèles et cippes— sont, quant à elles, sujettes à de multiples interprétations.

«Cette initiative traduit les efforts des deux institutions, l’INP et l’Amvppc, pour promouvoir les études phéniciennes et puniques et mettre en exergue le rôle des Phéniciens et des Carthaginois dans les transformations socioculturelles que la Tunisie d’alors et la Méditerranée centrale et occidentale ont connues», souligne l’archéologue Imed Ben Jerbania de l’INP, dans son allocution d’ouverture.

Le choix du thème, explique-t-il, est le fruit de discussions multiples et stimulantes développées avec ses collègues lors de fouilles menées depuis 1994 dans le sanctuaire de Baal Hammon de Carthage. L’idée étant de réunir des spécialistes pour aborder le status quaestionis du santuaire dit Tophet à la lumière des nouvelles données. Et d’ajouter :  «Nous avons trouvé en cette année 2021, qui correspond au centenaire de la découverte de ce sanctuaire, une belle occasion pour qu’elle soit enfin concrétisée».

Décembre 1921, date à laquelle fut découvert officiellement le sanctuaire de Carthage, a déclenché, comme le note l’archéologue, une dynamique de recherches et de fouilles dans cet espace sacré. Dès lors, poursuit-il, ce monument singulier n’a cessé d’ouvrir le débat sur ses origines, sa fonction et sur la nature des rituels pratiqués. Ce dernier, pour mieux introduire le sujet du congrès, explique encore qu’à partir des premières identifications d’ossements brûlés trouvés dans les urnes d’enfants morts en bas âge et de jeunes animaux, un lien a été immédiatement établi avec des références classiques et de passages bibliques liés aux sacrifices d’enfants pratiqués par les Carthaginois et plus largement les Phéniciens. L’association avec «Salammbô» de Flaubert qui raconte le sacrifice d’enfants devant la statue du dieu Moloch ou Molech fut immédiatement établie. L’appellation de cette aire sacrée Tophet Salammbô est en relation avec la traduction biblique et le roman de Flaubert auquel, note Jerbania, revient en partie le renforcement et la diffusion de la lecture traditionnelle (au long parcours) qui accuse les Carthaginois d’infanticide. Cette thèse a amplement dominé le milieu académique jusqu’aux années 80 du siècle dernier et continue d’être encore ardemment soutenue et défendue par d’illustres chercheurs. Cela commencera à changer à partir de 1987 avec une thèse qui avance que cet espace sanctuaire était réservé à des enfants morts naturellement. Malgré le ralentissement des fouilles et du travail de terrain, cette nouvelle étape de la recherche a connu une croissance et une dynamique dans laquelle s’affrontaient avec passion les tenants des différentes thèses, explique encore Jerbania. Cette controverse a ralenti le dossier et a mis l’accent sur les difficultés de progresser. Après cette phase de stagnation substantielle, le débat scientifique a récemment retrouvé plus de vigueur en impliquant non seulement les historiens, les archéologues et les épigraphistes, mais aussi des spécialistes de l’anthropologie physique et des ossements. «La reprise des fouilles dans plusieurs aires sacrées en Tunisie comme ailleurs constitue une étape fondamentale pour renouveler la documentation. Ainsi il est devenu indéniable que la recherche dans ce thème ne doit plus se réduire à la question du sacrifice, mais accorder plus d’intérêt à l’étude de l’archéologie des Tophet et des gestes rituels et leur évolution à travers le temps», note-t-il encore et de poursuivre : «Ce monument, comme l’a si bien souligné Paulo Gzella, constitue en soi un extraordinaire champ pour l’application de la méthodologie historique grâce à la variété, à la qualité et à la quantité des sources qu’il a livrées. Ses sources directes, telles que l’archéologie, l’épigraphie et indirectes, comme les textes littéraires et bibliques pourraient être analysées et confrontées selon une approche rigoureuse et une méthodologie impartiale».

Ce congrès, selon lui, s’insère parfaitement dans cette dynamique de recherche sur ce sujet avec comme objectifs de discuter des différents aspects de ces sanctuaires de Baal Hammon et leur successeur, le sanctuaire de Saturne à la lumière des révisions de la documentation disponible ou sur la base des nouvelles données de terrain.

«L’archéologie, l’épigraphie, l’iconographie, les petits objets, les ossements, sont autant de domaines sollicités durant les deux jours du congrès pour parvenir à caractériser ces monuments et tracer leur évolution dans le temps en vue d’une meilleure compréhension de la mentalité religieuse carthaginoise et punique et des transformations qu’elle a connues au début de l’époque romaine», a-t-il déclaré.

Des fouilles effectuées récemment dans différents sites ont pu apporter des renseignements sur les rituels sacrés, à l’aune de cela aujourd’hui il devient possible d’identifier le contenu des urnes grâce aux analyses faites sur les ossements des enfants et des animaux.

«En décembre 1921, deux archéologues amateurs ont découvert par hasard ce Tophet qui a animé la littérature historique. Le premier était un ancien militaire converti en policier et l’autre un trafiquant notoire d’objets archéologiques, et depuis, la recherche a entamé son chemin, ouvrant le débat sur le sacrifice d’enfants», avance Faouzi Mahfoudh, directeur général de l’INP.

Il a souligné que l’étude archéologique ne s’arrête pas à son aspect scientifique, mais s’inscrit dans le cadre de la sauvegarde du patrimoine. «Le bien patrimonial n’a de valeur qu’avec l’interprétation qui lui donne un sens. Pour nous, il est essentiel de booster la recherche scientifique dans le sens de la protection et de la valorisation du patrimoine», a-t-il ajouté.

Pour Daouda Sow, chargé de mission au ministère des Affaires culturelles, les travaux entrepris à la lumière des fouilles archéologiques servent de guide à l’histoire du Tophet de Salammbô et également à appréhender la dimension religieuse de l’identité carthaginoise. La floraison de communication programmée entre différents spécialistes contribuerait, selon ses termes, à une redéfinition des regards portés sur ces monuments. 

De l’importance de la terminologie et de la datation

Dans sa conférence introductive, Hassine Fantar est revenu sur la question de la terminologie.

«D’autres sanctuaires antérieurs à celui-là ont été envoyés à l’étranger dans différents musées, j’ai nommé cela “le patrimoine en exil”, qui est dispersé un peu partout.  Je n’invite pas les autorités à réclamer ces objets, mais à en faire la promotion qu’ils soient connus et étudiés par nos professionnels», c’est ainsi qu’il a entamé son propos.

Pour Fantar, le terme «tophet», jamais employé par les Carthaginois, pose problème quant à son origine : «Le mot «tophet» a interpellé bon nombre de sémiologues, pour certains c’est un terme utilisé dans la Bible, mais on ne nous dit pas quelle est son origine. La racine sémitique du terme reste inconnue. Robertson Smith a, néanmoins, suggéré une origine syriaque au terme, se référant à l’araméen «tefaien» qui signifie charbon, mais n’a pas donné la racine qui pourrait nous aider à remonter à ce mot».

Fantar a tenté de fouiller dans ce sens et de remonter aux origines du terme. Pour lui, la terminologie est importante pour mieux nous situer et de contextualiser.  «En l’absence de dictionnaire étymologique en langue arabe, il n’est pas évident de mieux mener ces recherches linguistiques.  Les outils de travail nous manquent malheureusement en Tunisie pour mieux approfondir cela. De plus, entre collègues nous n’avons pas toujours des contacts faciles», déplore-t-il, en soulignant le manque d’intérêt dans les études académiques en Tunisie pour le contenu des langues sémitiques. Selon lui, l’Etat doit installer un projet pour des chaires en sémitique et en latin et nous délivrer, selon ses termes, du mythe de Sisyphe que le monde arabe vit.

Une femme médecin et anthropologue présente dans l’assistance a souligné, dans ce même sens, que les orientations étatiques en matière d’histoire et de mémoire ont décrété que notre histoire commençait au VIIe siècle (problème de datation).  Selon elle, un déni indéniable est opéré quant à tout ce qui est antérieur à cette date.  Elle fait remarquer que le Coran n’a pas été écrit uniquement en arabe, mais également en araméen et que cela relève de la mytho-histoire et de l’instrumentalisation et d’une volonté de faire table rase du passé…

Ces remarques nous ramènent à la question du manque de moyens déployés pour la recherche scientifique sous nos cieux, mais aussi à un problème d’approche et de méthodologie qui, malheureusement, ralentissent l’évolution des recherches et autres études et creusent les sentiments de frustration et le manque d’épanouissement de nos chercheurs, et ce, dans différents domaines. A cogiter…

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