Accueil Economie Supplément Economique Moez Soussi, expert en évaluation des politiques économiques et des projets, à La Presse: «Le bilan est en deçà des attentes»

Moez Soussi, expert en évaluation des politiques économiques et des projets, à La Presse: «Le bilan est en deçà des attentes»

Un accord avec le FMI est incontournable dans les conditions actuelles. La Tunisie a besoin de l’aval d’un programme conclu avec le FMI pour lever les fonds en devises nécessaires au financement des importations et du service de la dette.

Comment qualifiez-vous l’état général de l’économie tunisienne aujourd’hui ? Quel bilan faites-vous pour l’année 2021 ?

Actuellement, l’économie tunisienne ne passe pas par les meilleurs de ses jours. Le bilan de l’année 2021 est en deçà des attentes. En effet, le modeste objectif de projet de loi de finances d’atteindre une croissance de 4% à la fin de l’année, contre une dépression de 8,6% en 2020, ne sera même pas atteint. A la suite des taux de croissance enregistrés aux trois premiers trimestres 2021, nous tablons sur 2 points de croissance, ce qui, tous azimuts, débouche sur une dépression de l’ordre de 6,7% par rapport à 2019. La situation sur le marché du travail est à son tour catastrophique, le taux de chômage a atteint 18,3% durant le troisième trimestre 2021 et nous ne nous attendons pas à une amélioration imminente. Quant aux déficits jumeaux, commercial et budgétaire, ils se sont creusés causant un gonflement historique de la dette publique ayant accusé 88% du PIB jusqu’à septembre 2021.

Quelles sont les perspectives d’avenir pour 2022 et qu’est-ce que vous préconisez pour remédier à la crise économique et financière actuelle ?

Durant l’année 2022, il sera très difficile de rompre avec la tendance dépressive des deux années passées. Le fardeau est vraiment lourd sur tous les plans, notamment que nous n’avons pas derrière nous la crise pandémique. Nonobstant cela, nous pouvons recommander certaines actions de sauvetage d’urgence et à mettre en application par le gouvernement. De notre point de vue, la plus grande priorité est d’assainir les finances publiques en rationalisant les dépenses et en boostant l’investissement public dans les projets déjà programmés. Il faut encore procéder et d’urgence à une guillotine administrative qui sera de nature à améliorer le climat des affaires, à réduire l’évasion fiscale et à contrecarrer une bonne partie de l’économie informelle. Il est encore d’urgence de renégocier nos engagements avec nos créanciers, notamment ceux bilatéraux et souverains pour repousser les échéances. En effet, cela n’est pas du tout un tabou dans le contexte actuel de la pandémie. Parallèlement, nous recommandons, pour le moyen et le long terme, d’élaborer un nouveau plan de développement qui doit être appelé de sauvetage dans le but de donner un fort signal sur la volonté de réformer la politique énergétique, l’enseignement, la santé, les transports et transit et les politiques sectorielles.

Pensez-vous que les conditions actuelles permettront une relance économique durant l’année 2022 ? Sur quels leviers devrait-on agir pour réussir le redémarrage de l’économie nationale ?

Cette question est, en fait, un prolongement de la précédente, donc nous enchaînons avec les solutions que nous proposons, face à la crise financière et économique. Le meilleur levier de sortie de la crise est l’investissement. Donc, il faut nous concentrer sur l’amélioration du climat des affaires et les moyens de financement de l’investissement dans ses deux composantes publiques et privées. Aujourd’hui, l’investissement privé est en repli, il ne représente que 52% de l’ensemble des investissements, alors qu’il devrait être au voisinage de 75%. Les causes à cela, en plus de la conjoncture défavorable, sont dues aux effets d’éviction des emprunts publics pour financer le budget de l’Etat et au taux d’intérêt directeur très élevé pour combattre l’inflation. Donc, s’attaquer aux problèmes des finances publiques et aux vraies causes de l’inflation pour dynamiser l’investissement représentera les leviers de choix d’une relance économique durant l’année 2022. Parallèlement, il faut que le gouvernement, la Banque centrale et les partenaires sociaux engagent un dialogue pour l’instauration d’une «inflation targeting policy» afin de fixer une cible de 3% pour l’inflation.

L’état des lieux de nos finances publiques,

où en est-il ? Peut-on sortir de cette impasse financière ? Que faut-il faire, en priorité, pour sauver les finances publiques et l’économie tunisienne ?

Les finances publiques accusent des déficits insupportables et sans précédent. Bien évidemment, les explications se trouvent, d’un côté dans l’augmentation des dépenses de l’Etat, surtout dans les composantes interventions, frais de gestion et services de la dette. D’un autre côté, dans le repli des recettes fiscales et non fiscales de l’Etat à cause de la dépression et des difficultés des entreprises publiques. D’urgence, sans penser pour le moment à des solutions structurelles, il faut s’attaquer aux vraies causes de défaillance des entreprises publiques, à savoir l’emploi massif conduisant à un chômage déguisé, la bureaucratie et la réglementation inappropriée. Il faut d’urgence mettre les entreprises publiques dans les mêmes conditions de leurs homologues privées. Par ailleurs, le sauvetage des finances publiques reste tributaire de la reprise de la croissance et pour que cette dernière reprenne, il faut redynamiser l’investissement.

Que peut-on dire de notre prochain accord

avec le FMI que le gouvernement compte conclure en 2022 ?

Un accord avec le FMI est incontournable dans les conditions actuelles. La Tunisie a besoin de l’aval d’un programme conclu avec le FMI pour lever les fonds en devises nécessaires au financement des importations et du service de la dette. En revanche, il y a un grand risque de rater le coup, encore une fois, si un programme de réformes structurelles n’est pas bien peaufiné et accepté par tous les partenaires clefs. Nous devons être convaincus, une fois pour toutes, que c’est aux Tunisiens de trouver les solutions à leurs problèmes économiques. Car cela ne peut venir de l’extérieur. L’accord avec le FMI ne doit pas diviser davantage les Tunisiens. Au contraire, il doit les réunir autour d’un grand projet de réformes auxquelles doivent être définis les rôles et les sacrifices avec une forte abnégation et une inlassable implication.

Quel est, selon vous, le meilleur modèle

économique pour la Tunisie aujourd’hui ? Quelles seraient, dans ce cadre, les décisions les plus urgentes à prendre ?

De notre point de vue, parler de nouveau modèle économique est une perte de temps et des efforts. Cela fait partie d’un populisme et témoigne d’une naïveté que les uns et les autres incorporent. Dans le contexte actuel, il n’est pas question de réinventer la roue car cela va la défigurer. Le pays a besoin de réformes structurelles, de revoir sa politique industrielle et sectorielle et de redéfinir le rôle de l’Etat. Les décisions les plus urgentes sont : revoir la cohabitation entre le public et le privé dans l’enseignement et la santé ; s’attaquer à l’illusion de la gratuité des services publics et la remplacer par la réalité du financement participatif ; réactiver les politiques de l’emploi et donner le droit aux bureaux privés pour assurer l’intermédiation sur le marché local et international et appliquer une politique de ciblage de l’inflation, réduire le taux directeur et assouplir l’accès aux crédits.

Quelles solutions faut-il apporter pour sauver les entreprises publiques les plus impactées par les effets de la pandémie du covid-19 ? Quel est le traitement de fond qu’il faut prescrire ?

Comme nous l’avons signalé, les entreprises publiques se trouvent, dans les conditions actuelles de la crise, privées de leur capacité de résilience à cause d’une bureaucratie accablante et d’une trésorerie déficiente. Nous avons déjà évoqué le besoin de réduire la bureaucratie. Il faut encore donner plus de latitudes et de compétences aux conseils d’administration. Un autre grand problème, auquel il faut vraiment apporter une solution urgente, est dans le non-recouvrement de la dette croisée entre Etat et les entreprises publiques. A titre d’exemple, les problèmes de la Cnam et la Cnss et entre la Pharmacie centrale et la Cnam, le problème de l’Etat et la Steg, le problème de l’Etat et la Rnta… Nous proposons de procéder à une décision ad hoc de compenser les dettes bilatérales et croisées et de verser d’urgence le complément pour assainir la situation financière.

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