Tout le monde connaît la grande Joséphine Baker, mais rares sont ceux qui connaissent « Pepito » Abatino, personnage énigmatique sicilien, émigré à Tunis et ensuite en France. Difficile d’imaginer comment Pepito, de son vrai nom Giuseppe, a pu s’inventer le titre de comte de Calatafimi et comment il a fait sa fortune et celle de la grande Joséphine Baker, elle, la diva qui, de Saint-Louis  (Missouri, USA), a foulé les scènes du monde entier entre les années trente et soixante du XXe siècle.

Pepito est né à Calatafimi, un petit village situé dans la province de Trapani, en 1898. Son père Tommaso, fils de Raffaele, est né en 1860 à Catanzaro, et sa mère, Maria Immacolata Mulè Li Bassi, à Palerme, en 1861. Il vit à Trapani pendant quelques années, puis il s’installe à Palerme, et ensuite à Tunis, comme une grande partie de Siciliens. À Tunis, il habitera un petit appartement dans le quartier populaire de Bab Souika et peu après la fin de la Première Guerre mondiale, il quittera Tunis pour Paris, mais pas pour toujours.

À Tunis, Peppino n’a pas une bonne réputation, il fréquente les maisons closes, gère la vie de quelques prostituées, bagarreur, il joue clandestinement aux cartes et il a souvent des problèmes avec la justice. Du jour au lendemain on perdra ses traces à Tunis et on le retrouve un an plus tard à Paris. De son séjour parisien, on ne sait pas grand-chose non plus, si ce n’est qu’il commence à se faire appeler « Pepito, comte de Calatafimi » et c’est grâce à ce faux titre nobiliaire, et donc à sa nouvelle identité, qu’il aura accès aux salons chics de Paris. En 1925, il rencontre Joséphine Baker, récemment arrivée en France. Elle était alors une soubrette peu connue dans « les cercles du Charleston ».

Pepito Abatino rencontre Joséphine Baker et en tombe amoureux : il deviendra le manager et le partenaire de l’artiste entre 1926 et 1936. « Pepito » Abatino se débrouille très bien dans les affaires, ami de tous les grands imprésarios et metteurs en scène de théâtre parisiens, dont Derval, directeur des Folies-Bergères. C’est là que Joséphine, en 1926, fait ses débuts avec la revue « La folie du jour ». Le succès est presque immédiat grâce à « Pepito ». Elle sera engagée par les Folies-Bergères.

Joséphine et Pepito étaient mariés et la carrière de l’artiste se poursuit, entre cinéma, théâtre et célébrités. Un couple très extravagant sur scène et dans la vie privée : Pepito  fera monter sur scène la « princesse créole » avec un léopard, un chimpanzé, un serpent, un cochon, une chèvre, un perroquet, plusieurs poissons, trois chats et sept chiens. Joséphine a été la première star afro-américaine d’un film à succès avec son interprétation de « Zou-zou », dont le scénario a été signé par Pepito comme également les scènes de « Princesse Tam Tam ».

Pepito Abatino n’oubliera jamais la Ville de Tunis. Il fera des déplacements avec sa femme Joséphine pour « conclure des affaires », dira son ami Arys Nissotti, qui révèle quelque chose de plus sur Pepito Abatino, qu’il avait rencontré à Tunis en tant que manager de Joséphine. « Terrible, très intelligent, très dur, mais d’une parfaite justesse en affaires ».

Le célèbre écrivain George Simenon, qui en 1926 était chroniqueur, a rencontré Joséphine Baker le 2 janvier 1925. Il est tombé amoureux d’elle et c’est lui, apparemment, qui a révélé à l’artiste la véritable identité de « son » Pepito.

Dans une lettre qui lui a été envoyée en 1927, Simenon écrit : « Je vous dis que votre Pepito est un imposteur. Il est comte comme moi  je suis président des États-Unis. Il s’appelle Giuseppe Abatino et il a travaillé comme gigolo et proxénète dans les bordels de Tunis avant de mettre la main sur vous. C’est un escroc, un parasite. Il n’a jamais été en mesure de payer une bière avec son propre argent. Il n’a jamais travaillé. C’est plutôt le genre qui fait travailler les femmes, vous voyez ce que je veux dire. J’ai fait quelques recherches. Il n’y a jamais eu de comte Abatino en Italie. Voulez-vous savoir sous quelle profession il est inscrit au poste de police? Je vous le dis quand même : plâtrier ! Votre comte est un maçon! »

Ce qu’on peut retenir, c’est que malgré cette lettre, Pepito et Joséphine restèrent follement amoureux, comme on peut également lire dans le livre d’Antonio Fiasconaro « La principessa Tam Tam e il sedicente conte» ( La princesse Tam Tam et l’autoproclamé comte), paru en 2020 aux éditions Nuova Ipsa.

On ne connaît pas exactement la date de leur mariage : deux dates différentes figurent dans les archives de l’époque, 1927 et 1931.

Pepito le Sicilien mourra d’un cancer à Paris en 1936, très jeune à l’âge de 38 ans, tandis que l’actrice s’est éteinte quarante ans plus tard, en 1975.

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3 Commentaires

  1. luc nemeth

    29/01/2022 à 15:06

    Bonjour.
    Effectuant actuellement des recherches sur Joséphine j’ai pris connaissance de cet article avec d’autant plus d’intérêt que les auteurs qui ont consacré plus d’une ligne à Pepito se sont bien gardés, et… pour des raisons qui apparaissent ici clairement, de mentionner son passage par la Tunisie. Je tenterai bien sûr d’en savoir plus. Un détail toutefois : Joséphine et lui ne furent… jamais mariés, même si effectivement en juin 1927 ils en firent courir le bruit et que le ‘Chicago Tribune’ alla jusqu’à la présenter, mais en n’y croyant qu’à moitié, comme la… première comtesse américaine de couleur ! Finalement ce fut Pepito lui-même qui lorsqu’en janvier 1936 il comprit que le tout-Paris allait parler à n’en pas finir de leur brouille définitive survenue aux Etats-Unis prit les devants par un article paru dans ‘Le Journal’ et qui avait pour titre « Joséphine Baker ne divorcera pas! » : effectivement ils n’avaient jamais été mariés (et en plus elle était encore… Mme Baker).
    Bien cordialement

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  2. luc n.

    09/02/2022 à 10:28

    Une recherche plus poussée dans les sources francophones et anglophones fait apparaître que pas un auteur (en l’état de mes recherches) ne mentionne ce passage par la Tunisie ; et Fiasconaro, qui a fait du bon travail mais ne s’est appuyé que sur des archives italiennes auxquelles cette durable parenthèse peut avoir échappé, ne le mentionne pas non plus. Aussi il conviendra de s’assurer qu’il ne s’agirait pas ici, d’un « bruit »…

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  3. luc n.

    26/04/2022 à 15:10

    les biographes ne se sont pas trop « encombrés » non plus, concernant Pepito, du dossier de Joséphine aux archives de la Préfecture de Police, un de ceux par lesquels en bien des cas on commence une recherche ; et si les notes de police banales sont un matériau peu utilisable, celles établies par les enquêteurs chargés de « suivre » des personnalités sont d’un tout autre niveau, d’abord parce que leurs auteurs ont moins le droit à l’erreur, en cas de pépin, ensuite parce qu’avec le temps ils finissent par avoir leurs informateurs dans l’entourage proche. Disons que dans le cas précis ce dossier accrédite, sinon le passé glauque de Pepito, du moins ce qu’a rappelé Emmanuel Bonini dans son ouvrage paru en 2000 : celui-ci battait Joséphine.

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