La pêche des éponges à Kerkennah montre des indices dyspnéiques avec une chute de la production. Son poids économique est très important, à plus forte raison dans les pays où les ressources sont essentiellement touristiques.

Aujourd’hui, l’éponge kerkennienne est gravement menacée. Dans ce contexte, Salem Eheikh, directeur de l’école primaire Kraten-Kerkennah et fils de Ali Eheikh, un très grand pêcheur d’éponges sur les îles, nous raconte que les éponges filtrent l’eau pour se nourrir. Elles recyclent les déchets et produisent des nutriments précieux pour les autres organismes. « Si les éponges disparaissent, les déchets s’accumuleront dans les océans », affirme-t-il. Il poursuit : « Nous pouvons dire que les éponges sont les éboueurs des océans et les producteurs de nutriments. Les chercheurs indiquent qu’il y a environ 10.000 espèces d’éponges, personnellement j’en connais une dizaine, deux parmi elles sont commercialisables, et la plus connue à Kerkennah est l’éponge que nos ancêtres pêchaient et vendaient à Sfax ». Il ajoute : « Nous estimons qu’une centaine de pays bénéficient du tourisme lié aux revenus collectés de la commercialisation des éponges ». Il nous déclare, sur un ton amer, que l’océan ressemble à un « Etat en faillite », parce qu’il manque de surveillance et de contrôle. « Depuis la révolution, les îles Kerkennah sont délaissées. Les déchets polluent l’environnement, sans oublier le dégazage des bateaux et les fuites d’hydrocarbures. En effet, des relevés au chalut ont contribué à recenser les récifs d’éponges.  Le plus grand crime contre la nature et l’humanité à Kerkennah est le chalutage ou la fameuse ‘‘pêche au kiss‘‘. Cette dernière tue toutes sortes d’alevins, racle les fonds de la mer emportant les récifs d’éponges et la posidonie, le refuge des poissons et le stabilisateur du fond. Le pire est que l’on ne peut rien faire contre ce fléau qui s’est répandu à cause du laxisme des autorités ».

Utiles dans plusieurs domaines

Les espèces d’éponges siliceuses, qui ont été découvertes, sont les démosponges qui peuvent posséder de 1 à 4 spicules, et les éponges hescatinellides qui ont 6 pointes. Il y a des types d’éponges qui vivent dans les eaux de 200 à 6.000 mètres. Salem Eheikh explique : « Les éponges sont utilisées dans plusieurs domaines. Des recherches scientifiques en cours montrent comment les utiliser pour le traitement du cancer, et un laboratoire français est en train de faire des recherches sur des molécules issues des éponges pour la lutte contre le sida ». Il précise : « Pendant les années 90, nous avons constaté un grand manque des éponges à Kerkennah, mais depuis 2013, elles sont revenues pour disparaître à nouveau ces deux dernières années. Espérons qu’elles retourneront, cela ne peut pas se reproduire si on ne veille pas à lutter contre la pollution, le réchauffement climatique et le chalutage ». La production des éponges est à présent menacée. La pollution, le réchauffement climatique et la pêche au chalut sont les trois causes directes de cette menace, qui pèsent lourd sur la ressource, voire sur l’équilibre écologique de la planète. « Je peux vous préciser que plusieurs espèces que mon père et moi avons pêchés quand j’étais jeune ne sont plus pêchées aujourd’hui, autour de l’île, même des algues et des plantes sous-marines ont totalement disparu. Quand j’étais jeune, mon père pêchait les éponges et il gagnait beaucoup d’argent, ce qui a contribué avec d’autres poissons, comme les crevettes, les poulpes et les thons, à approvisionner la caisse de l’Etat en devises. Maintenant, aussi, la pêche peut contribuer à combler le déficit du pays en matière de devises et de la création d’emplois directs et indirects aux jeunes », a affirmé le fils du Raïs Eheikh Ali.

Contre le laxisme des autorités

La sensibilisation des pêcheurs et l’application des lois en vigueur sont les seuls moyens pour protéger la biodiversité, car le laxisme des autorités et l’ignorance des pêcheurs ont causé des dommages irréversibles à la biodiversité. Les défaillances gouvernementales sont l’une des causes majeures. Plusieurs espèces sont en voie de disparition, à cause de l’Etat complice des sociétés pétrolières. En 2015, ou 2016, l’Etat a aidé la société Petrofac à dissimuler une fuite de pétrole. «Nos lois ne sont que de l’encre sur papier », proteste Salem, et il lance un appel afin d’appliquer la loi et de ne pas donner plus de permis de pêche, de subventions ou d’aides à l’investissement aux non-professionnels.  Enfin, il faut aussi respecter les normes dans les stations d’épuration et de ne plus rejeter les eaux usées dans la mer sans les dépolluer. Il est nécessaire que les pêcheurs pratiquent une pêche sélective, et qu’ils ne pêchent plus des éponges avec un diamètre inférieur à 17 cm, sans oublier la stricte application de la loi interdisant la pêche au chalut dans les profondeurs inférieures à 50 mètres.

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