D’après le chercheur de grande envergure, feu Jean Déjeux, les prémices de ce que nous pourrions appeler aujourd’hui « la littérature tunisienne d’expression française » à laquelle s’est toujours intéressé aussi feu Jean Fontaine,  remontent à la fin du XIXe siècle lorsque Mustapha Kourda publia, en 1895, dans « La Revue tunisienne », son texte écrit en français, « Ma Tunisie » (Maghreb. Littératures de langue française, 1993, p. 99). Depuis, il se publie continûment, en Tunisie, et sans complexe,  de très nombreux écrits littéraires de tous genres en  langue française, même si cette langue, entrée dans notre pays « par effraction », comme dirait l’autre,  n’est pas  la langue maternelle de l’écrivain(e) francophone de Tunisie,  « celle qui est nourrie — observe Albert Memmi dans  Portrait du colonisé — de ses sensations, ses passions et ses rêves, celle dans laquelle se libèrent sa tendresse et ses étonnements, celle enfin qui recèle la plus grande charge affective » (p. 136). Grand paradoxe qui a déjà fait l’objet de plusieurs études et investigations et sur lequel nous ne comptons pas revenir ici, préférant donner la parole à une jeune écrivaine tunisienne francophone qui vient de voir paraître sa primeur littéraire et dont les propos pourraient nous éclairer sur ce rapport particulier, privilégié, passionnel même,  qu’elle entretient, en bonne arabisante, angliciste et francophile à la fois,  avec cette langue française, par des temps de désenchantement et de cafouillage où l’intérêt attaché à cet idiome par nos élèves, nos étudiants et d’autres catégories socioprofessionnelles est, hélas ! en baisse spectaculaire !

Native de Sfax, ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de Sousse où elle a étudié la langue, la littérature et la civilisation anglaises, enseignante d’anglais dans le secondaire durant plusieurs années, puis  professeur chargée de la formation et du suivi des animateurs et animatrices des clubs d’anglais aux écoles primaires à Sidi Bouzid, Mouhiba Chaker, notre interviewée ici, est l’auteure d’un premier  roman en français de 418 pages, publié, en 2021, à Tunis,  aux éditions « Arabesques » sous le titre quelque peu lugubre — mais tout à fait captivant et qui crée le suspense — de  « Entre deux cimetières ». Un roman qui n’est pas du tout passé inaperçu, parce qu’ écrit dans un français de la plus belle eau et parce que riche en sentiments contradictoires, ceux qu’éveille son personnage principal, Khalil, en quête de lui-même, de sa mémoire et de son identité à travers une Tunisie aux prises avec les difficultés d’un changement de valeurs qui ne s’opère que péniblement et en trébuchant.

En vous laissant vous délecter à la lecture de ce beau roman, voici un entretien  avec son autrice autour de la langue française qu’elle est venue habiter en romancière prometteuse : 

Vous avez publié en janvier 2021 votre roman « Entre deux cimetières » que vous avez écrit en français. Est-ce pour vous une nécessité, un choix ou un plaisir que d’écrire dans cette langue étrangère qui n’est pas celle de votre pays, la Tunisie ?

Je suis angliciste de formation, néanmoins j’aime les trois langues dans lesquelles j’ai appris à communiquer : l’arabe, le français et l’anglais. Il m’arrivait quand j’étais lycéenne d’obtenir les meilleures notes dans ces trois langues, et c’était un choix difficile pour moi de décider quelle langue je devais étudier après avoir obtenu le bac. 

Écrire en français plutôt que dans une autre langue n’est peut-être pas un choix réfléchi, cependant c’était un vrai plaisir de découvrir que je pouvais m’exprimer dans cette langue qui n’est pas la mienne mais que j’ai adoptée. Avant d’avoir entamé « Entre deux cimetières », je rédigeais indifféremment dans les trois langues. J’ai remarqué cependant que mon style en français était plus fluide que mon style en arabe littéraire qui me semblait rigide. Parfois le thème imposait la langue de rédaction. Au début de cette expérience, les idées, je dis bien les idées pas les phrases, m’assaillaient en rafales en français. 

Je publierai dans peu de temps une histoire courte en arabe et je laisserai le champ libre aux lecteurs de juger de mes compétences langagières.

Comment, en fait, êtes-vous venue à la langue française ? Par l’enseignement seulement ou par d’autres moyens et circonstances ?

J’ai toujours aimé la langue française. Adolescente, je lisais tout ce qui me tombait sous la main en cette langue. A part l’enseignement reçu à l’école puis au lycée, j’ai une dette de reconnaissance envers deux établissements qui ont contribué à ma formation en français, la bibliothèque publique et le centre culturel français à Sfax.

Cette expérience a débuté quand j’avais à peine douze ans. J’empruntais des livres de la Bibliothèque Verte, je lisais les cinquante premières pages et je n’étais pas sûre d’avoir compris ce que je lisais, je relisais les mêmes pages, encore et encore, avant de maîtriser le sujet et de terminer. J’ai évolué avec les romans de Maurice Leblanc puis ceux d’Agatha Christie. Quand j’avais seize ans, je lisais les romans classiques français, ceux de Zola, Flaubert, Balzac, mais aussi les pièces de théâtre : Molière, Racine, Corneille. 

En même temps, je faisais le tour des romans arabes, surtout ceux des Égyptiens, Najib Mahfoudh, Youssef Essibeii, Taoufik El Hakim, mais aussi les œuvres tunisiennes connues. 

Depuis mes douze ans, je n’ai jamais arrêté de m’inscrire à la bibliothèque la plus proche et je suis fière d’avoir transmis cette habitude à mes deux enfants. Cependant, avec tous les efforts fournis, il me reste beaucoup à apprendre de cette belle langue. 

Pensez-vous qu’écrire en français permet à votre production littéraire d’avoir un lectorat tunisien plus grand ou plus cultivé ou plus ouvert ?

Dans un pays où la langue maternelle est l’arabe, je ne crois pas qu’il soit envisageable d’avoir un public plus large en écrivant en français plutôt qu’en arabe. En même temps, parler d’un lectorat plus cultivé ou plus ouvert est, à mon avis, un jugement de valeur que je n’oserais pas émettre. Toutefois, je crois que cela permet d’accéder à un public avec lequel je partage certains goûts littéraires et culturels, voire des valeurs et des croyances.

Pourriez-vous être sûre qu’en écrivant en français, vous pouvez toucher plus de lecteurs au-delà des frontières de la Tunisie, en France ou dans les pays francophones ?

Avant d’entreprendre cette aventure, j’ai effectivement pensé qu’écrire en français me permettrait de toucher des lecteurs français ou francophones qui ne sont pas nécessairement des Tunisiens. D’ailleurs, pour ne rien vous cacher, avant de l’envoyer aux Editions Arabesques ici en Tunisie j’ai envoyé mon manuscrit/ tapuscrit à une maison d’édition française connue. A vrai dire, leur réponse, qui n’était pas tout à fait négative, m’a redonné confiance en moi. Ils ont même exprimé le désir d’être tenus informés de l’accueil de mon livre par les lecteurs et de mes éventuels  projets futurs. 

Je garde toujours l’espoir de toucher un bon nombre de lecteurs au-delà de nos frontières.

Est-ce qu’écrire vos textes directement en langue française vous donne plus de chance que la traduction (de l’arabe en français) d’entrer en communication avec les lecteurs français et francophones et d’échanger avec eux ?

Pas nécessairement, non ! Je garde cependant en tête que plusieurs lecteurs préfèrent, quand ils en ont la capacité, lire l’ouvrage original même lorsqu’il a été rédigé en premier lieu dans une langue autre que leur langue maternelle. Cela va sans dire que j’apprécierai tout échange autour de mon ouvrage avec des lecteurs français et francophones de tout pays sans distinction.

Vous arrive t-il de vous sentir « aliénée », c’est-à-dire étrangère à vous-même en écrivant dans une langue, le français, qui n’est pas celle de votre vie de tous les jours en Tunisie ?

Même si cela contredit ma réponse à la première question, en utilisant le français comme langue de rédaction, j’ai exprimé un certain choix. J’ai dit que ce n’était pas un choix réfléchi. Je devrais expliquer que j’avais la possibilité d’écrire en anglais ou en arabe mais je ne l’ai pas fait, donc ça reste un choix quand même. Si, à un moment, je m’étais sentie « aliénée », je me serais rétractée et je n’aurais pas terminé mon texte. Je déteste être soumise à des contraintes sans objectif clair. Si mon équilibre est menacé, je préfère renoncer à la tâche. Écrire est un plaisir pas un désagrément.J’ajouterais quand même que je n’ai pas l’aisance que je remarque chez d’autres écrivains qui trouvent facilement leurs expressions. Contrairement à eux, je cherche mes mots et il m’arrive de supprimer de longs paragraphes sur lesquels j’ai travaillé avec diligence. Mon roman est le produit de la persévérance plus que celui du talent.

-Bonne continuation !

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Un commentaire

  1. Pierrot Lefou

    22/01/2022 à 14:29

    Félicitations à Mouhiba Chaker qui vient de publier un roman aux éditions Arabesques !

    En réalité, je n’ai pas lu l’intégralité de l’interview et me suis arrêté à la première question qui m’est apparue scandaleuse, d’autant plus qu’elle émane d’un prof de français : « Est-ce pour vous une nécessité, un choix ou un plaisir que d’écrire dans cette langue étrangère qui n’est pas celle de votre pays, la Tunisie ? »

    L’intervieweur, monsieur Bourkhis, prof de français à la faculté des lettres de Sousse, relègue la langue française au rang de « langue étrangère », au lieu de la considérer comme une composante essentielle de notre identité.

    L’écrivaine, quant à elle, a beaucoup de mérite et le fait d’avoir publié un roman en langue française est tout à son honneur. Mais l’intervieweur a suscité mon courroux

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