Il est de ces programmes télé qui sont aussi pertinents que les meilleures des études. Certains reportages diffusés par des chaînes privées relèvent de cette catégorie. Le procédé est simple: un micro-trottoir et des passants qui répondent aux questions d’un animateur mobile. Le premier quiz consiste à traduire des noms d’animaux du français vers l’arabe. Cela se passe dans les artères de Tunis. Eh bien, un éléphant, c’est une «zarafa» répond promptement un jeune homme, donc «girafe». Et que signifie grenouille ?Un autre répond le plus sérieusement du monde «éléphant». Le rat en français se traduit par «corbeau» en arabe. Pour le poulpe, le passant sollicité a cru y déceler le nom de poule, donc poulpe «ne peut être que le coq», a-t-il déduit ! L’ours signifie en arabe «chameau». Crocodile serait un «sanglier». Et qu’en est-il du taureau ? «C’est un animal rampant, analyse un jeune passant, c’est la tortue» !Et que signifie ours en arabe ? «Kangourou», répond sans hésiter un jeune homme. La réponse a été donnée en français !

Bien que l’intervieweur ait précisé qu’il s’agit de noms d’animaux qu’il faut traduire en arabe, certains se sont affranchis de cette recommandation. Donc une souris signifie «sourire» et la traduction de rat en arabe est «guerre». Idem pour les couleurs énoncées en anglais à traduire en arabe ou en français. Cela a donné lieu à un arc-en-ciel improbable. Pour ce qui est des connaissances historiques, ce n’est guère mieux. Prenons un seul exemple mais édifiant : Hitler serait «un Russe qui a mené la vie dure aux Allemands, il leur a fait la guerre» !

Passons au calcul mental. Il ne s’agit nullement d’élucider des équations compliquées mais d’effectuer de simples opérations de multiplication. Ainsi la même personne a précisé que «4×6 = 30, mais 6×4 =24». Et 5×7  est égal à 21 ? Interroge une adolescente. Et 9×3 ? «On ne sait pas», répondent deux amies. Un passant à qui le choix a été donné opte pour le chiffre 5, «c’est le plus simple». Donc : 6×5 ? «Euh 35», répond-il, et 9×5 ? «55» !Et 5×6 ? «24», répond un autre jeune homme. Son ami le gronde; «c’est faux, tu nous fais honte, c’est 35» !Pour ce qui est des noms féminins et masculins, c’est encore un prodigieux charabia : «table et pharmacie seraient masculins, pendant que pantalon serait féminin». Les streamings sont disponibles sur le Net, certains datent de quelques semaines seulement.

Les personnes accostées sont majoritairement des jeunes. Si certains d’entre eux semblent déambuler sans but précis, la plupart sont manifestement étudiants et lycéens. Quelques-uns mêmes portaient tabliers et sacs à dos. Et comme constaté, les questions sollicitent des connaissances basiques censées être acquises dès les premières années du cycle primaire, si notre système éducatif était digne de ce nom. Or, c’est loin d’être le cas. Devant ce déferlement incontrôlable d’erreurs, difficile de se retenir de rire. Mais très vite, le rire cède la place à l’effarement. C’est un désastre, et le mot est faible. Il est vain d’envisager l’avenir d’une nation, sans procéder à des réformes structurelles et profondes du système scolaire. Depuis la massification de l’enseignement au temps de Ben Ali, plusieurs générations ont été sacrifiées. Les dernières années marquées par l’instabilité avec la valse des ministres, souvent sans grande envergure ni vison, ainsi que le carriérisme de certains chefs de fédérations syndicales ont fini par sonner le glas d’un système éducatif national déjà moribond. L’heure est grave.

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Un commentaire

  1. Brahim

    29/04/2022 à 12:32

    J’éprouve une profonde tristesse et un réel désarroi devant cette décadence de l’enseignement dans notre pays et évidemment du niveau de sa culture. En vérité, tout a commencé par la politique d’arabisation effrénée décidée dès les années 1970 pour contrer (sic) la langue française. Âgé de 80 ans, je fais partie de la génération « arabophone et francophone », celle qui dirigea avec maîtrise le pays jusqu’à la décadence avec Ben Ali. Ne parlons pas de l’après qui perdure… Je profite de ce commentaire pour vous avouer que votre quotidien « La Presse » devra faire un effort pour une meilleure rédaction des articles, chroniques et surtout des éditoriaux !

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