Un important colloque d’écrivaines arabes qui vient à point nommé pour aborder de front, dans l’étude du discours artistique des femmes,  la sacro-sainte triade  que forment ensemble, depuis toujours, ces thèmes autant délicats qu’essentiels, souvent traversés, surtout dans l’écriture féminine, par une tension particulière et qui sont en l’occurrence le Sexe, la Religion et la Politique.

Une Triade « interdite » (Mouharrem) d’après l’intitulé métaphorique très frappant et délibérément provocateur que donnent à cette importante rencontre ses organisatrices tunisiennes, dont notamment la dynamique universitaire et romancière arabophone de bonne renommée, Amira Ghenim, qui, dans l’argumentaire de ce forum,  précise en substance que le premier pôle de cette triade comprend, outre ce que le créateur ou la créatrice peut évoquer en ce qui concerne les relations intimes, physiques et sensuelles,  entre les hommes et les femmes, les représentations qu’on se fait du corps féminin  et les diverses façons  de l’investir dans la matière artistique . Elle observe aussi, quant au deuxième pôle coïncidant avec la religion que celui-ci correspond aux croyances, aux courants religieux, aux sectes et à la foi ou au doute et interrogations philosophiques de l’auteur ou autrice du texte littéraire. Quant au troisième pôle de cette triade complexe et imposante, elle remarque qu’il consiste en les attitudes politiques et choix idéologiques des écrivains et écrivaines tout particulièrement dans les contrées gouvernées par des dictatures.

Connaissant bien les arcanes du langage tortueux ou direct de  la création littéraire des femmes arabes et ayant, elle-même, eu affaire à cette satanée trinité thématico-culturelle dans son roman « Nazilet dar el Akaber » (Cf- notre papier dans La Presse de Tunisie, 17/10/2020 ), Amira Ghenim, qui s’est attelée à l’éprouvante tâche de trouver un sujet original pour ce forum et des contributeurs dignes d’intérêt, nous paraît très bien placée pour savoir que cette « triade » est encore d’une brûlante actualité et qu’elle mérite d’être encore examinée et débattue, quoique, dans la création des femmes arabes, bien des verrous ont déjà sauté et bien des entraves de la société patriarcale et des systèmes despotiques  sont déjà brisées. Car, en effet, depuis les écrits audacieux de Ghada Al-Samman, de Leila Baalebec, de Naawel Saâdaoui,  de Ahlem Moustaghanmi, de Afef El Batania, de Samar Yazbek ou encore des écrivaines arabes francophones Assia Djebbar, Leyla Sabbar, Malika Mokkadem et Maîssa Bey, les créatrices du monde arabo-musulman ne cessent de transgresser courageusement les tabous et de défier les vieilles normes masculines.

La confrontation révoltée ou sereine avec cette « trinité interdite » s’inscrit dans leur vaillant combat pour tout à la fois reconquérir leur corps de femme, dont  la société traditionnelle phallocratique refuse les besoins et les droits, préférant le considérer comme une « fitna » et le voiler, et avoir droit en même temps à la libre expression politique et à la participation active à l’édification de la Cité laïque, malgré les obstacles, les crocs-en-jambe et  le machisme franc ou rampant qui, hélas !  ne désarmerait presque jamais !

« L’Association des créatrices arabes », dont les activités connaissent depuis plusieurs années un beau succès qui ne s’est jamais démenti et qui prend en charge l’organisation à Sousse, les 12, 13 et 14 mai prochain, de  cette grande rencontre autour de ces « interdits », maintenant transgressés certes par plusieurs écrivaines et artistes, mais qui pèsent encore sur une bonne part de la création  de beaucoup de femmes arabes conduites par la pudeur, la gêne, la timidité ou la peur à s’autocensurer, accueillera dans ce  colloque ou forum des écrivaines de notoriété, de remarquables artistes femmes et des chercheuses de haut niveau qui se réclament de ce domaine de recherche sur la cause des femmes, parmi lesquelles figurent Rafika Bhouri (Tunisie), Meryem Jabr (Jordanie), Zeyneb Lot (Algérie), Zouhour Karam (Maroc), Emna Rmili (Tunisie), Diana Joubour (Syrie), Wafa Bou Issi (Libye), Radhia Chehaïbi (Tunisie), Racha Samir (Egypte), Amel Hamrouni (Tunisie), Salwa El Aïdi (Tunisie), Raja Ben Mansour (Egypte), Nesrine Chabouni (Tunisie), Karima Ben Saâd (Tunisie), Sihem Belkhoja (Tunisie) et l’icône du théâtre tunisien, Jalila Baccar. Toutes, grâce à leurs contributions et leurs interactions,présideront aux destinées de ce forum et articuleront leurs communications autour de ces 4 axes majeurs : la présence de ces thèmes « prohibés » en littérature, dans le cinéma et le théâtre est-elle motivée par des soucis artistiques et a-t-elle des portées esthétiques ou serait-elle décidée par des intérêts d’ordre commercial ? En traitant ces « interdits », la créatrice arabe a-t-elle donné à son œuvre des caractéristiques esthétiques et de construction qui la distinguent de celle produite par des hommes ? Comment la créatrice arabe a-t-elle abordé en poésie et dans le roman et le théâtre l’extrémisme religieux, la liberté de croyance, ainsi que certaines « fatwas » de « El fikh » ? La création féminine a-t-elle eu une dimension politique claire ou ce pôle correspondant à la politique serait-il le plus faible dans cette « Triade interdite » ?

Toutes les créatrices tunisiennes de quelques genres, domaines et horizons qu’elles se réclament, sont chaleureusement conviées à prendre part à ce colloque ouvert à tous et qui se tiendra, dans de très bonnes conditions,  sous l’égide du ministère des Affaires culturelles.

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