En signe d’hommage, toujours renouvelé, à l’éminent professeur tunisien, critique littéraire et essayiste de grande notoriété, feu Taoufik Baccar, voici la présentation de l’un de ses meilleurs ouvrages.

Il y a un bonheur particulier à lire ces «Poétiques arabes» où le fondateur de la Tunisienne modernité critique, le professeur Taoufik Baccar réunit différents textes théoriques, mais surtout analytiques, qu’il a écrits sur la poésie classique arabe comme sur la poésie moderne et qu’il a destinés au début à des colloques (1985, 1994, 1995) à des revues ou à une leçon inaugurale (La Manouba, novembre 1988). Pour lui comme pour son éditeur et préfacier Mohamed El-Masmoudi, il s’agit de réunir dans un beau volume une œuvre critique dispersée qui, par sa force et son originalité, profite toujours, sûrement, aux lecteurs — étudiants, enseignants et autres — de la littérature arabe à laquelle Taoufik Baccar a consacré toute sa carrière.

L’essentiel ici dans ces travaux de Taoufik Baccar, c’est de trouver continûment dans les poèmes mis à l’étude cette précieuse et subtile jonction de la forme et du sens, c’est-à-dire cette difficile forme-sens autour de laquelle s’organise toute bonne analyse textuelle, qui répugne à la paraphrase inutile et à toute interprétation, qui ne soit pas fondée sur l’idée essentielle que tout texte littéraire est d’abord une forme verbale faite de phonèmes, de mots, de syntagmes et de phrases, et qu’il  est essentiellement sons, rythmes et images. Mais c’est une forme pleine, et non pas creuse, c’est-à-dire porteuse d’un sens, d’un effet, d’une motivation, d’un univers psycho-mental, d’une vision du monde, d’une conception scripturale, ou d’une âme, celle d’un auteur-scripteur, dont le porte-plume est forcément attaché au corps et au cœur.

C’est là, nous semble-t-il, le principe de base auquel Taoufik Baccar a régulièrement soumis son approche des poèmes du poète arabe pré-islamique du VIe siècle, Antara Ibn Shaddād Al-’Absî (pp. 24-33), de ceux du poète arabo-persan du VIIIe siècle, Bashshār Ibn Burd (pp. 37-87) et enfin de ceux du poète palestinien, Mahmoud Darwich (pp. 135-153).

Subtilement et en œuvrant dans le sens de la profondeur, Taoufik Baccar démonte,  pour mieux les scruter et les interroger, toutes les constructions sonore, rythmique, syntaxique et logico-sémantique du poème. Il y cherche ce langage second, occulte, disséminé au fond du texte et qui est essentiel pour la signification et pour cette instance suprême de tout écrit littéraire ou se voulant comme tel et qu’on appelle « littérarité » ou « poéticité ». Laquelle est l’identité-même du texte littéraire. Identité sans laquelle il n’a aucun sens. Taoufik Baccar, éclairé par les travaux fondateurs de Roman Jakobson, de Roland Barthes, de Paul Valery, de Nicolas Ruwet, mais aussi par les anciennes réflexions arabes sur le langage, se penche avec beaucoup de maîtrise et d’intelligence sur cette identité-là. Il la traque à travers le jeu des rimes et des récurrences sonores, à travers le tissage rhétorique, ainsi qu’à travers les isotopies marquantes parcourant les textes de part en part. Mais la part belle est faite à la musique, parce que Baccar n’oublie pas que la poésie, classique ou « verlibriste », ancienne ou moderne, est d’abord une construction phono-vocalique, un édifice sonore construit par des sons, des mesures et des rythmes pour, d’abord, plaire à l’oreille. Musique, des plus pures, des plus savoureuses, sont tous ces morceaux dont il a fait l’objet de ses analyses. Musique est aussi, quelquefois, son écriture critique, sa façon très élégante de mettre en mots et en phrases sa pensée. Là aussi la forme est soignée, pesée et mesurée, presque musicalisée. Comme si l’écriture sur la création était aussi création ; comme si Taoufik Baccar n’était pas que lecteur-critique, mais aussi écrivain sous la plume de qui les mots vivent et chantent.

Dans ce tout premier tome de «Poétiques arabes», Taoufik Baccar joint à ces différentes analyses textuelles qui sont la meilleure façon de traiter la littérature arabe pour l’apprécier à sa juste valeur et la comprendre, quelques présentations et réflexions théoriques de nature à sous-tendre cette pratique expérimentale sur le texte et à en éclairer la démarche (pp. 19-24, 105-118, 124). En pratique, comme en théorie, Taoufik Baccar convainc et force l’admiration, même si « le langage sur le langage est difficile », comme le dit Abou-Hayen Ettawhidi, cité en exergue dans l’éclatante préface que notre critique a écrite pour le roman du Soudanais Taïeb Salah « La saison de l’émigration vers le Nord ».

Ce livre de Taoufik Baccar qui annonce une série de 6 tomes différents publiés tous aux éditions tunisiennes « Dar El-Janoub », est à lire absolument.

Taoufik Baccar, « Poétiques arabes »,  Tunis, Dar El Janoub. 155 pages.
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