A l’occasion de la conférence tenue, au mois d’avril dernier, au campus Polytechnique privé « Estim » à Sousse, intitulée « Les problèmes économiques et financiers de la Tunisie et les solutions à envisager », nous avons rencontré Ridha Chiba, conseiller international en exportation, pour parler de plusieurs questions économiques et financières importantes, ayant trait aux thèmes abordés. Entretien.

Quelles sont les différentes périodes économiques qu’a connues la Tunisie ?

La Tunisie est passée par sept différentes étapes économiques, à savoir  la nationalisation (1956-1961), qui a connu la tunisification des institutions, des administrations, des organes et des centres de souveraineté, puis, est venue l’expérience socialiste (1961- 1969), caractérisées par l’établissement des grands travaux, la construction de plusieurs usines et de barrages, la plantation d’un grand nombre d’arbres fruitiers, d’oliviers, de céréales… mais, également, par l’échec de la politique des coopératives adoptée à cette période. La troisième étape était celle du capitalisme sous contrôle (1970- 1981), illustrée par l’ouverture sur les investissements étrangers en Tunisie avec la promulgation des lois 72 et 74, mais aussi par la protection du marché. Ensuite, la Tunisie a été confrontée, entre 1982 et 1986, à une crise économique. La libéralisation de l’économie avec l’avènement 1987 et a continué jusqu’en 1995. Par la suite, notre pays a vécu, jusqu’à 2010, la mise à niveau de l’économie et la signature de plusieurs conventions, entre autres, l’Euromed et la convention avec l’Union européenne. La période post-révolutionnaire (depuis 2011) a plongé le pays dans une situation économique chaotique.

Quels sont les problèmes économiques de la Tunisie ?

La situation économique en Tunisie demeure dans un état critique, caractérisée par un désengagement total de l’Etat en matière économique, une absence de stratégies et d’options économiques, financières et sociales claires et adéquates, allant de pair avec une stratégie à long terme et conformément à un management qui respecte un certain nombre d’étapes, comme  la planification, l’organisation, la direction et le contrôle pour toute action réalisée ou tout projet achevé.

L’économie tunisienne souffre également de rareté, voire d’absence d’investissements nationaux de grande  envergure pour compenser les produits importés, résorber le chômage et créer la richesse. Les capitaux nationaux demeurent le seul moyen pour relancer l’économie à son état normal et le booster à la réalisation de résultats probants et brillants.

D’ailleurs, d’après les chiffres, l’agriculture, l’industrie et les services ne représentent que respectivement 10.1%, 26,2% et les services 63,8% du PIB. Ces chiffres démontrent que le secteur tertiaire prévaut sur les deux autres secteurs. Cela traduit une dépendance vis-à-vis de l’extérieur et la consolidation d’une société de consommation.

En Tunisie, l’économie parallèle s’est développée d’une manière spectaculaire, favorisant ainsi le désordre total et enregistrant des conséquences néfastes. L’informel  ne cesse de s’incruster dans le paysage économique et social et devient une réalité indéracinable et tenace. Il ne cesse de gagner du terrain dans le pays, pour atteindre une valeur supérieure à quarante milliards de dinars. L’économie tunisienne souffre, par ailleurs, du statu quo des entreprises cédées par la Commission d’assainissement et de restructuration des entreprises à participation publique (Carepp) ou fermées à cause de difficultés financières. Une situation qui affecte négativement la vie économique et sociale du pays, alors que ces entreprises étaient considérées auparavant comme étant des leaders dans leurs domaines, comme les « Ateliers Mécaniques du Sahel », «Tunisie Lait». Il ne faut pas oublier non plus qu’il y a de multiples entreprises qui travaillent à perte ou sous l’emprise de plusieurs contraintes, comme « Tunisair », la « Compagnie des phosphates de Gafsa » et encore la « Rnta » malgré son monopole. C’est la Carepp qui a été à l’origine de la dilapidation de la plupart des entreprises publiques à des personnes ciblées et à des prix dérisoires, voire bradées en deçà de leurs valeurs réelles et sans la participation effective de concurrents de taille. Le déficit de la balance commerciale, comme l’a annoncé l’Institut national de la statistique, en avril 2022, s’est aggravé de 40,22% pour les trois premiers mois de 2022. Il s’est établi à -4.303,8 MD fin mars 2022 contre  -3.069,3 MD une année auparavant. Depuis plusieurs années, le secteur industriel est en train de céder la place au secteur tertiaire, et ce, à cause de la dilapidation des entreprises industrielles appartenant à l’Etat, la mauvaise gouvernance de leurs acquéreurs et la signature à tort et à travers de conventions entre la Tunisie et certains groupements internationaux. La situation catastrophique de plusieurs secteurs, tels que le tourisme, l’agriculture, l’industrie, le pétrole… enfonce le pays dans une ambiance très morose.

En plus des problèmes économiques que connaît le pays, pouvez-vous nous énumérer également les différentes difficultés financières ?

Le budget de l’Etat pour l’exercice 2022 est fixé à 57.291 millions de dinars, établi sur la base des hypothèses suivantes: un taux de croissance de 2,6%, un baril de pétrole de 75 USD et un cours de dollar estimé à 2,92 ce qui paraît ,à notre avis, virtuel et très optimiste. Les besoins de financement nécessitent la mobilisation d’emprunts de l’ordre de 19.983 MD répartis entre 12.652 MD d’emprunts extérieurs et 7.331 MD d’emprunts intérieurs. L’encours de la dette publique s’établirait en 2022, à 114.142 MD, ce qui représente 82,6 % du PIB. A la lumière de ces chiffres avancés par le gouvernement, nous considérons que la situation est catastrophique et il faut plusieurs années pour y remédier. Si l’Etat persiste à adopter la politique économique et financière de ses prédécesseurs, qui a échoué à tous les niveaux, la Tunisie sombrera dans un marasme économique, une crise sociale aiguë et un accablement financier permanent. Parmi les maux financiers de la Tunisie, la masse salariale qui a atteint 17,6 % du PIB et 77,5% des dépenses du fonctionnement de l’Etat avec un nombre d’employés représentant le quart de la population active, sans oublier le taux directeur qui est de l’ordre de 6,25%, le taux d’inflation qui a atteint 7,50%, le taux du marché monétaire, qui a connu une augmentation  en février 2022, par rapport au mois de janvier 2022, pour s’établir à 6,25%. A tout cela s’ajoute l’injustice sociale qui enregistre des inégalités dans le pays et qui marginalise une large frange de la population et participe à la disparition de la classe moyenne. Ce qui rend plus difficile l’apaisement de la tension et entrave la responsabilité assignée au gouvernement.

Selon vous, quelles sont les solutions envisageables pour remédier à toutes ces lacunes financières ?

Les solutions financières pour une sortie de crise ne manquent pas. A notre avis, plusieurs mesures décisives doivent être prises dans le cadre d’une stratégie globale visant à créer les ressources adéquates pour mettre un terme à tous les problèmes financiers de l’Etat. Véritablement, le recours à des bailleurs de fonds étrangers ne semble pas résoudre les problèmes et ne fait qu’aggraver la situation financière de la Tunisie et alourdir davantage ses dettes. Par contre, il y a d’autres mesures qui peuvent améliorer réellement la trésorerie de l’Etat et assurer des ressources régulières pour le budget 2022. Parmi ces mesures, il faut penser à changer toutes les pièces et les billets de monnaie  dans une période ne dépassant pas une année. La Tunisie pourrait récupérer une grosse somme d’argent avoisinant les 10.000 milliards et dépenser une somme ne dépassant pas les 100 milliards. Il faut aussi préconiser une politique fiscale souple encourageant les contribuables à payer leurs dus, d’une manière spontanée et sans aucune contrainte, et réserver, à cet effet, les moyens matériels et humains pour assurer les tâches qui leur sont assignées de la manière la plus optimale. Il est important de prévoir une durée ne dépassant pas une année également  pour mettre définitivement un terme au commerce parallèle et imposer durant cette période une taxe de 15% sur tout le commerce informel jusqu’à ce que ses sources se tarissent définitivement. Nous proposons, également, la réorganisation des caisses  sociales et établir un inventaire pour toutes les sociétés qui ne payent pas leurs contributions, assurer un contrôle rigoureux sur toutes les sociétés qui fuient la fiscalité et vendent sans factures, et surtout mettre en application une politique fiscale égalitaire entre tous les citoyens. Par ailleurs, il faut impliquer davantage la Banque centrale au développement du pays et annuler la loi qui interdit à cet important organisme financier de prêter à l’Etat. Il est aussi primordial de baisser le taux directeur qui est de 6,25%, à l’instar du Maroc qui demeure encore à 1,5% pour participer considérablement à une politique monétaire qui devra être largement accommodée, assurant des conditions de financement adéquates allant de pair avec la situation financière et économique actuelle du pays. Egalement, le contrôle scrupuleux  des bilans de fin d’exercice, chaque année, pour toutes les sociétés, s’impose. Il faut veiller minutieusement au phénomène de l’évasion fiscale. Enfin, il est important de créer une banque tunisienne offshore pour abriter toutes les devises provenant des Tunisiens à l’étranger et prévoir toutes les conditions adéquates pour les inciter à investir davantage en Tunisie, afin de créer de nouvelles sources de richesse.

Quelles pistes à adopter pour remédier dans l’immédiat à la situation économique actuelle ?

Plusieurs solutions sont possibles. Il ne faut jamais résoudre les problèmes financiers par l’augmentation des taxes fiscales et des droits de douane. A cet effet, il n’est pas superfétatoire de signaler que l’augmentation des droits de douane pour la quasi-totalité des produits, à savoir 30%, 43% et 50 %, ne peut qu’aggraver la situation économique et surtout accroître le commerce parallèle. Une bonne solution doit prendre en considération tous les aspects positifs et négatifs et nullement une décision à sens unique.

Le plus judicieux, c’est de mettre un terme à la différence flagrante entre la valeur des importations et des exportations, en interdisant l’importation de tous les produits que les industriels tunisiens sont capables de produire, et surtout combattre inlassablement le commerce parallèle, le dumping et la spéculation qui nuisent véritablement à l’économie nationale. Il faut aussi créer les meilleures conditions sécuritaires, financières et fiscales pour encourager les opérateurs tunisiens à investir davantage, créer de nouvelles richesses et parfaire les relations avec les investisseurs étrangers sur la base de relations partenariales et intégratives durables «gagnant-gagnant», afin de créer des produits ayant une forte valeur ajoutée. Il faut également détenir en mains tous les créneaux stratégiques, entre autres, le bâtiment, le secteur automobile, les engrais et le fourrage, et s’engager dans les grands travaux pour créer la richesse, accroître la consommation, procurer à l’Etat plus de fiscalité et, enfin, résorber définitivement le chômage. Egalement, l’Etat doit se focaliser sur d’autres projets, comme l’édification de nouveaux projets, tels que les hôpitaux, les stades, les habitations sociales décentes pour ceux qui n’en possèdent pas. Tout cela dynamise l’économie nationale, entrave l’accaparation de ce secteur par une frange d’opérateurs, mais aussi, participe au développement urbain en créant de nouvelles agglomérations et limitant le chômage dans plusieurs domaines. Il faut aussi résoudre tous les problèmes des régions intérieures, à travers une stratégie globale que le gouvernement doit appuyer dans le cadre d’options économiques, sociales, culturelles et sportives répondant à leurs attentes et aspirations.

Il est aussi capital d’ouvrir immédiatement toutes les entreprises industrielles fermées qui ont été vendues dans le cadre du Carepp et réhabiliter les sociétéss en difficulté et les faire travailler avec des plans et des objectifs préalablement établis. Il faut aussi revoir toutes les ventes des entreprises publiques qui ont été vendues, soit pour des sommes dérisoires, soit sans aucun respect de la loi et sans cahiers des charges. Aussi, nous proposons d’accélérer la mise en œuvre des mécanismes de financement pour tous les secteurs affectés et redynamiser le reste des programmes destinés aux entreprises en difficulté économique et rétablir le rythme optimal de production au niveau des secteurs stratégiques qui soutiennent les ressources de l’Etat, dont notamment les secteurs des phosphates, de l’énergie et des mines. Il demeure nécessaire encore de réhabiliter les terres agricoles de la manière rationnelle et les confier aux personnes spécialistes et les contrôler scrupuleusement conformément à une programmation établie en amont et des objectifs préétablis. Des efforts doivent être fournis au niveau des dépenses pour mieux contrôler le déficit budgétaire et le limiter par l’optimisation des dépenses de rémunération, de subvention et l’allocation des crédits de développement en fonction des priorités fixées et maîtriser la gestion des dépenses publiques à travers une meilleure rationalisation et une utilisation adéquate. A titre d’exemple, le nombre de voitures de service, dont disposent l’Etat et les collectivités locales et qui dépasse les 90.000, avec leurs frais divers, l’essence, les pièces de rechange et maintenance préventive et curative.

Il faut prôner une politique profonde et orientée sur des options éducationnelle, professionnelle, culturelle, sportive, appuyées par des conditions matérielles optimales et des moyens humains et financiers efficients avec des programmes allant de pair avec les objectifs escomptés et la stratégie de l’Etat préalablement établie à court, moyen et long termes. Il est de même essentiel de réorganiser et restructurer le grand nombre d’entreprises en Tunisie qui avoisine les 920 mille, principalement en petites et moyennes entreprises, et inciter à augmenter le taux d’encadrement pour une meilleure production et une excellente productivité. L’Etat doit réhabiliter l’administration publique par une nouvelle redistribution des postes aux employés, l’établissement d’organigrammes fixant les postes et les employés nécessaires avec une véritable spécialisation de chaque agent, avec de nouvelles motivations et des formations continues.

Enfin, il faut développer davantage l’exportation et dynamiser la diplomatie économique en stimulant les banques à s’installer à l’extérieur et en créant des lignes de crédit encourageant les importateurs étrangers à acheter les produits tunisiens.

Que proposez-vous en guise de conclusion ?

En guise de conclusion, nous dirons que toutes les solutions proposées sont plausibles. Tous les membres du gouvernement doivent être des stratèges, chacun dans son domaine, tous doivent savoir prendre les mesures adéquates. Ils doivent également mettre tout leur savoir-faire pour réussir un bon décollage de l’économie nationale. L’équipe gouvernementale ne doit pas se contenter d’être composée de simples exécutants. Toutes les actions, les mesures ou les options à entreprendre doivent être minutieusement planifiées, organisées, administrées, contrôlées et suivies au niveau de leurs différentes étapes pour ne pas commettre des erreurs fatales. L’Etat doit assurément prendre toutes les mesures nécessaires allant de pair avec les intérêts du peuple tunisien et ne doit aucunement avoir des discours contradictoires. Pareillement, l’Etat doit accélérer ses décisions et ne doit pas être influencé par des minorités représentant les différents types de lobbies, le dumping et les groupes de pressions.

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