«Vois-tu au loin l’esquisse d’un regard/ du bout du monde/ qui rejoint les mers du sud discret/ sous l’œil oblique/ Luisent l’éclat/ du plumage arrondi/ des hérons enlacés les pattes dressées/ Saison des amours/ paupières closes ombrées/ le regard éteint chemine vers l’éclair» (p. 89).

Subitement, comme une bougie, s’éteint une femme, très probablement une mère ! Tout bascule ! C’est la nuit noire !  Dans le cœur éprouvé de l’homme  transi de peine ou de l’enfant orphelin, le monde s’ouvre sur le néant : «Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé» (Lamartine) !  Pour un poète à la plume continûment arrimée au corps, tel Hamma Hanachi, il n’y a plus rien à faire devant le dépeuplement que d’écrire. Écrire pour essayer de transcender sa déchirure et se bercer de ses propres sanglots. Une poésie douce, soyeuse, au charme savoureux, lyrique sans excès et où le «je» énonciateur ne se dérobe, par pudeur,  aux regards du lecteur que pour mieux apparaître à travers la transparence de la voix interrogative et inquiète poursuivant  le long de ces poèmes lumineux de Hamma Hanachi la silhouette fantomale de l’Absente, de  cette divine «elle,» qui trône en robe rouge au centre de la première de couverture de ce livre de poésie et s’arrête visiblement devant une virgule incisive et tout aussi rouge, comme la passion, et qui, peut-être, signifierait  l’arrêt du temps qui se fige soudain  et qui ne peut plus entraîner dans sa fuite, maintenant jugulée,  le souvenir indélébile de la disparue que le poète tient à «garder vivante à travers ces poèmes nourris de larmes», nourris de réminiscences, de «rêves blancs et noirs» et de «chants de mer» :

«Le jour pénètre par la fenêtre, gris, passé voir/ écouter les nouvelles des rêves blancs et noirs/ Des humains encore à moitié mourants/ furieuse, la pluie dehors fait écran au ciel/ haletant/ Lourde, sûre, verticale sans états d’âme/ Elle percute la vitre, ma tête et le miroir/ Comme si miroir existait en dehors de toi/ De mes rêves de tes chants de mer/ sans violons» (p. 88) ;

Le moi, qui  berce et écrit le silence de l’Absente, ne semble pas n’être ici qu’une simple voix textuelle, mais un homme vrai qui se frappe le cœur. C’est une voix au bord du désespoir qui fuse, mouillée de pleurs et de brume, des abysses du corps endolori, meurtri. Car l’Absente ou ce «visage éternel» (p. 4) qui se profile autour de ce livre de poèmes de Hamma Hanachi et à la mémoire de qui sont dédiés tous ces vers taillés dans la chaire vive, nostalgiques et rêveurs, est une figure essentielle dans les «profondeurs mythiques» (Barthes) de l’auteur de cet émouvant recueil de poèmes intitulé, avec une mystérieuse discrétion et en petits caractères, «elle,». Qui est-elle? Une «voix éteinte. / Le silence épais, le manque obscur sans réponse/ le vide de l’hiver». (p. 23). Elle est cette pierre tombale dans le noir de laquelle le poète tient à regarder dans l’espoir de saisir quelque lumière cachée et qui ne serait que ces feuilles vibratiles, éclairées par de lignes d’encre chaudes qu’il chevauche pour enjamber la dépouille de la disparue, en faire le deuil et tendre à la Beauté supérieure se situant au-delà de la mort et de l’absurde. C’est le rêve porté par le poème à sa plus belle expression qui a l’avantage majeur de déplacer les bornes du réel, soutient l’envol de l’âme du poète au-dessus du tragique et le libère de sa douleur dans ces poèmes, tantôt de feu, tantôt de glace, qui jaillissent d’un coup, en vers plutôt courts, sans marques pausales, comme des émotions intenses et vives ou qui font irruption comme une crue puissante aux effets dévastateurs :

«Des incisives pour couper les vents d’amertume/ Croquer dans la nostalgie légère/Sans envie/ Le voile de bruine/ en a mérité d’autres/ Des souvenirs brisés des avenirs présents/ et du temps sans nom/ L’excès d’espoir mutile l’élan de vie/ Quand l’amertume se fait pomme/ la promesse sans suite/ et les dieux sans réponse. La vie/ Une virgule rien qu’une pour respirer/ Un bol de nostalgie que rien ni personne ne consume/ Juste un bol entre les mains/ Le court silence de la virgule/ Et des dents pour croquer l’âge tendre/ Des incisives de préférence pour/ Mordre dans la vie sans éplucher/ Entre le cuit et le recuit/ naissent les aubes fraîches/ et meurt la nuit.» (p. 104). Oui, elle meurt, la nuit, quand «Aux oiseaux, le ciel ouvre son cœur et davantage» (p. 103), parce que le rythme montant, continu, des vers «épousant la courbe des vagues d’été» (p. 93) et s’imprimant à des mots tout aussi fougueux, emporte la détresse, triomphe du vent qui s’écrase contre les branches et le «mur du silence» (p.24),  et redonne au poète la beauté du jour.

«elle,» est, somme toute, un recueil de poèmes d’une grande délicatesse et qui procède d’un régime de poéticité souvent bien élevé témoignant de l’aptitude remarquable de Hamma Hanachi à manier avec magie «les ustensiles de la grammaire» française et les mots dont il a le goût et dont il sait «rejoindre l’énergie illisible» (p. 6),  afin que la désespérance devienne plaisir textuel et bonheur. Bravo, poète !

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