L’Académie Goncourt vient de décerner au poète et critique littéraire français, Jean-Michel Maulpoix, son prix de la Poésie 2022 pour l’ensemble de son œuvre poétique. Nous profitons de cette consécration largement méritée pour vous donner à lire l’entretien que Michel Maulpoix a eu l’amabilité de nous accorder avec cette humilité exquise qu’on ne trouve souvent que chez les vrais grands et beaux de l’intérieur.

Jean-Michel Maulpoix est poète. Auteur de très nombreux livres de poèmes publiés chez les meilleurs éditeurs français, «Une histoire de bleu», «Portrait d’un éphémère», «L’instinct du ciel», «Chutes de pluie fine» «Un Dimanche après-midi dans la tête», «Dans la paume du rêveur», «Pas sur la neige», «Le voyageur à son retour», «Ne cherchez plus mon cœur», «L’hirondelle rouge», «Rue des fleurs», etc., il représente aujourd’hui l’une des plus éminentes figures de la française modernité poétique et du «Nouveau lyrisme» et donne à lire une poésie en prose d’une fraîcheur singulière, toute savoureuse et toute attachante, qui coule, s’écoule, évanescente et légère, «telle une exceptionnelle eau pure (qui) transcende la mélancolie et le deuil» (Claude Adelen). On y est comme dans un songe ailé vers la mer ou vers le lever du jour.

Magicien de ces mots bleus mis à l’écoute de l’inexprimable, des bruits et chuchotements, pour d’autres inaudibles, Jean-Michel Maulpoix écrit avec une prodigieuse puissance expressive «comme s’il devait liquider la mer (…), en modifier la teinte (…), recolorer de temps en temps le ciel» (Une histoire de bleu, p. 95) !

Que dire de lui encore mieux que ce qui a été dit dans des revues prestigieuses par les grands maîtres de la critique littéraire dont Michel Collot, Daniel Delas, Laure Helms, Michel Jerrety, Maurice Nadeau, Antoine Velter ou encore Robert Sabatier.

Chercheur et professeur émérite à l’Université de la Sorbonne Nouvelle, Jean-Michel Maulpoix a publié aussi de nombreux essais sur la poésie et de nombreux articles et contributions à des ouvrages collectifs.

L’Académie Goncourt vient de lui décerner son prix de la Poésie 2022 pour l’ensemble de son œuvre poétique. Ce n’est pas rien bien sûr, car il s’agit là du prix littéraire le plus important en France, le plus convoité et le plus prestigieux qui a déjà couronné les œuvres de plusieurs autres poètes français de très bonne notoriété dont, entre autres, Claude Roy (1985), Yves Bonnefoy (1987), Guillevic (1988), Alain Bosquet (1989), Lorand Gaspar (1998), Jacques Réda (1999), Andrée Chedid (2002), Philippe Jacottet (2003), Vénus Khoury-Ghata (2011) et Jacques Roubaud (2021). Notre ami et poète fétiche Lionel Ray à qui nous avons réservé notre ouvrage «Lionel Ray. L’intarissable beauté de l’éphémère» (Paris, L’Harmattan, 2012) l’a obtenu avec beaucoup de mérite en 1995 (Cf- notre interview, «La Presse de Tunisie», samedi 5 mars 2022).

Nous profitons de cette consécration largement méritée pour vous donner à lire l’entretien que Michel Maulpoix a eu l’amabilité de nous accorder avec cette humilité exquise qu’on ne trouve souvent que chez les vrais grands et beaux de l’intérieur.

Souvent vous avez préféré écrire une poésie en prose ou une prose poétique, rarement une poésie verticale, en vers classiques ou en vers libres. Pensez-vous que le poème en prose pratiqué aussi par beaucoup d’autres poètes dont, bien, sûr Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé, Rilke, Claudel, Char, Ponge, Michaux, Ray, etc. vous offre davantage la possibilité d’augmenter le coefficient poétique, musical, de vos créations verbales?

La prose me convient surtout pour sa grande plasticité : elle permet d’infléchir l’écriture du côté du récit, de la description, du témoignage autobiographique. J’ai le sentiment de me situer avec elle sur la frange de la poésie et de nourrir à son endroit un rapport plus critique. Souvent, lorsqu’on me demande quelle sorte de «genre» je pratique, je réponds : une prose qui s’inquiète de la poésie. Et je ne crois pas que la prose lorsqu’elle est lyriquement travaillée, soit moins musicale que les vers.

En lisant votre poésie, on a l’impression que les mots que vous combinez pour faire vos textes ne s’arrêtent pas vraiment sur les êtres et les choses et que tout se passe comme s’il ne s’agissait pour vous, comme pour Mallarmé, que d’effleurer les référents des signes sans vraiment les nommer, les dire. Tout a l’air de n’exister que dans sa vérité fugitive. Peut-on dire comme certains de vos critiques que votre poétique est bien celle de l’effleurement ?

Sans doute avez-vous raison… Mais cela tient surtout au fait que le principal objet de mon écriture est moins la réalité immédiate, matérielle, objective, que ce que Michaux appelle nos «lointains intérieurs». J’essaye de m’approcher le plus près possible de l’impalpable et de l’inexprimable : l’incertaine substance de nos désirs, nos soucis et nos rêves…Dès lors, je ne peux qu’effleurer mon sujet, suggérer (comme à travers la couleur bleue) l’incertaine matière de notre vie affective ou spirituelle.

Votre recueil de poèmes en prose «Chutes de pluie fine» (Mercure de France, 2002) se présente un peu comme un carnet de voyage où vous traduisez poétiquement des impressions et sentiments forts ou fugitifs que vous avez eus pendant votre voyage à travers différents pays dont la Chine, le Vietnam, le Liban, l’Ukraine, etc. Voyager si loin, si souvent, et retranscrire le voyage par le poème est-il aussi chez vous une quête d’un certain absolu, de cette «Beauté supérieure» que cherchait Baudelaire et que vous ne trouvez peut-être pas dans le réel ?

Le voyage modifie les appuis, les angles, les vitesses. Il secoue le corps et réveille l’attention. Je ne pense pas qu’il donne accès à une «Beauté supérieure», mais qu’il fragmente, accentue et démultiplie la beauté immédiate des lieux, des êtres, des moments, des choses…J’aime aussi qu’il me rappelle que tout n’est pas pareil, usé, déjà connu, déjà parcouru, déjà vécu…En dépit de la télévision et de l’ordinateur qui nous connectent à l’ensemble de la planète, le voyage reste pour moi un puissant vecteur d’énergies neuves.

Le bleu est la couleur que met en vedette votre recueil «Une histoire de bleu», publié en 2005 chez Gallimard (Nrf) , dans la très sélective et convoitée collection «Poésie». C’est un recueil où tout est inspiré de cette couleur du ciel et de la mer à laquelle sont dédiés tous les rythmes et les images de ce long poème intarissable distribués en multiples fragments de longueur variable, et qui acquiert des connotations récurrentes : l’espoir, le bien-être, le rêve, l’affranchissement, la beauté, l’amour, etc. D’où vous vient cette prédilection poétique pour le bleu ?

Cette prédilection est d’abord venue de longues stations rêveuses face à la mer, les yeux tout à la fois tournés vers les lointains et vers l’intérieur…Souvent, je me suis demandé «Que regardons-nous quand nous regardons la mer et qu’il n’y a rien de précis à voir, mais une vaste étendue où le regard se perd ?». Très vite, le bleu est devenu dans mon esprit une espèce de couleur valise où se trouvent rassemblées les principales composantes de l’existence humaine : l’idéal, l’absolu (l’azur), le sentiment («la fleur bleue» (le blues), la croyance (le bleu est en Occident la couleur de la Vierge)…quelque chose donc comme la couleur-clef ou la couleur-mère de l’intériorité, celle qui donne accès à ce que l’on appelle «l’âme» après tout…

Préfaçant votre «Histoire de bleu», Antoine Emaz dit que votre poésie «n’est aucunement moralisante, mais elle présente une quête morale». Est-ce que, pour vous, la poésie ne doit pas sa valeur seulement à sa dimension langagière, esthétique («une industrie», comme dirait Valéry), mais aussi à sa dimension éthique ? Celle-ci est-elle la plus décisive dans l’acte de création, dans sa motivation et sa visée ?

Oui, la poésie ne vaudrait pas grand-chose à mes yeux si elle ne possédait cette dimension éthique. Même un «technicien» sceptique comme Valéry n’y a pas échappé, dans la mesure où l’écriture poétique fut pour lui une façon d’honorer l’esprit et la langue, voire d’affirmer des qualités de mesure et de tenue…presque un ensemble de vertus morales dans le cœur-même d’une esthétique. Pour ma part, je reprendrais volontiers à mon compte la phrase assez sèche de Michaux «Les hommes qui n’aident pas à mon perfectionnement, zéro» : j’attends du poète qu’il renforce mes raisons de vivre.

Quelquefois, le lecteur a le sentiment que vous êtes un peu ironique et que vous retournez même l’ironie contre vous-même. Ainsi ces deux vers dans votre recueil de poèmes «Domaine Public» (Mercure de France, 1998) : «J’écris des vers mauvais/ de la prose en morceau d’homme triste/ qui n’aurait pas su faire le tri» ?

Sans doute, le lyrisme est-il constamment menacé par l’ironie qui est son revers salutaire. Celui qui cherche l’idéal et la beauté est menacé de désespérance…L’itinéraire d’un poète est le plus souvent fait de lignes brisées. Mais je m’efforce de résister autant que possible à la tentation de l’ironie. Là encore, nous pourrions citer Michaux : «Je dois donner confiance, donner courage».

Quand vous intitulez l’un de vos essais «La poésie malgré tout» (Mercure de France, 1995), est-ce qu’on peut voir là un défi implicite que vous lancez au matérialisme féroce qui domine notre réalité d’aujourd’hui et qui ne cesse de menacer dangereusement la poésie et toutes les valeurs esthétiques censées élever les humains au-dessus de la médiocrité et des petitesses de la réalité ?

Il s’agit, en effet, de maintenir la poésie contre tout ce qui la décourage, à commencer par son peu d’audience. C’est sur le mode du «malgré tout» et du «néanmoins» qu’elle existe depuis le milieu du XIXe siècle, et qu’elle est plus menacée d’étouffement que jamais. Mais c’est avec elle que subsiste également un travail essentiel du langage qui touche à nos raisons de vivre. Je crois que le premier devoir de poète est de s’obstiner, de résister à tous les découragements !

Certains critiques, dont Claude Adelen («L’émotion concrète», éd. Comp’Act, 2004), considèrent que c’est aussi grâce à vous que la tradition lyrique française a pu se renouveler et se prolonger, après que le lyrisme a été frappé d’anathème dans les années 60 et 70, et considéré comme «une maladie honteuse de l’âme». Qu’est-ce qui vous a conduit donc vers le lyrisme ? Est-ce que cela ne répond chez vous qu’à un appel qui vient de l’intérieur ?

Je suis venu au lyrisme sans l’avoir choisi. Par tempérament autant que par culture. La génération à laquelle j’appartiens a été marquée par les élans d’espérance de l’Après-guerre ; elle a grandi dans un contexte de reconstruction ! La «déconstruction» ne fait pas partie de sa sensibilité, ni de sa formation intellectuelle ! Et j’ai aussi bien choisi de travailler sur le lyrisme pour affirmer mon indépendance face au terrorisme des petits maîtres qui dominaient le territoire intellectuel dans les années 70 et qui ne manquaient pas une occasion de tourner en dérision ce qui m’était le plus cher ! On observera que certains d’entre eux, qui passaient alors pour progressistes, sont aujourd’hui devenus très conservateurs !

Le mot «lyrisme» est construit sur «Lyre» qui est, comme on le sait, un instrument de musique ? Quelle place faites-vous à la musique dans votre création ? Est-elle plus importante, plus décisive que les images ?

Je reste attaché à la définition valéryenne de l’écriture lyrique : «Une hésitation prolongée entre le son et le sens». La musique tient une place au moins équivalente à celle des images dans mon écriture. Il me semble même que c’est avec elle que la poésie voudrait rivaliser, c’est en sa direction qu’elle regarde avec le plus de désir, car c’est elle qui détient les clefs de l’enchantement. Comme nombre de mes compatriotes, j’ai entendu la leçon formulée après guerre par Yves Bonnefoy ou Philippe Jaccottet : «L’image est une particularité qui se crispe par peur de la finitude»…Je me défie des images, mais je n’ai pas les mêmes réserves à l’égard de la musique.

On vous place quelquefois dans le sillage de trois grands poètes français moderne : Philippe Jaccottet, Jacques Réda et Jude Stéphan. Pensez-vous devoir quelque chose d’essentiel à ces poètes-là ?

C’est vrai pour les deux premiers, surtout Philippe Jaccottet dont l’œuvre m’est extrêmement chère. Il est de ceux qui ont entretenu en moi l’idée que la parole poétique pouvait être d’une grande simplicité ou limpidité, sans rien sacrifier de sa force

Vous êtes poète, mais aussi théoricien de poésie et technicien du langage. Vous avez publié, outre vos recueils de poèmes, une bonne dizaine d’essais (Du Lyrisme, La voix d’orphée, La poésie comme l’amour, Le poète perplexe, etc.) et plusieurs articles sur les poètes et la poésie. Votre double casquette de poète et de théoricien risque-t-elle quelquefois de rendre plus compliqué ou complexe, plus «artificiel», plus technique, votre rapport à la création poétique ou, au contraire, le favorise-t-elle ?

Il n’est pas toujours facile d’être à la fois théoricien et poète, enseignant et écrivain. L’espèce d’«innocence» (même si ce terme est discutable : peut-être faudrait-il plutôt dire «fraîcheur») que réclame la création poétique est souvent menacée par l’abus de travaux critiques. Il m’est plus facile de critiquer que de créer, et mon métier d’universitaire tend souvent à prendre le pas sur mes travaux lyriques. Mais en même temps, il préserve la vigilance et la réflexion : c’est aussi une bonne chose.

Dans l’essai que vous avez consacré au lyrisme (Du lyrisme, José Corti, 2000), vous écrivez que «le mot “lyrisme” est entendu d’ordinaire comme un terme vague, désignant un emportement, une effusion intime, un excès de paroles et de sentiments» (p. 21). Mais dans certains de vos poèmes, comme dans ceux d’autres poètes lyriques, tels que le Libanais Georges Shehadé par exemple, la parole se raréfie et il n’y a aucune exubérance ou prospérité verbale. Le lyrisme peut-il aussi se manifester à travers une forme retenue, pudique, du langage ?

Oui, je crois beaucoup à un lyrisme surveillé, retenu, pudique ou critique. A l’état brut ou «sauvage», le lyrisme est dangereux : c’est une fougue verbale qui emporte et dont nous savons qu’elle peut mobiliser des foules derrière des barrières trompeuses…Le lyrisme est intéressant dès lors qu’il est contraint : c’est alors qu’il donne lieu à de véritables chants !

Dans son livre sur «La Poésie» (Hachette, 1999), Brigitte Bercoff cite un extrait de votre ouvrage «La poésie malgré tout» où vous opposez dans une expression fortement lyrique, fortement belle, «l’illusion lyrique» à «la vérité du lyrisme». On ne comprend pas vraiment la différence que vous trouvez entre ces deux «états», quand on sait que l’un des principes actifs de la poésie est l’illusion qui permet au poète de transcender l’univers par les mots de la création ?

Il est vrai que la différence n’est pas frappante…Disons que j’entends par «illusion lyrique» la force qui transporte et par «vérité du lyrisme» la conscience acquise une fois que cette fièvre est retombée et que l’attention critique a fait son œuvre. Je considère que l’expression poétique a besoin de passer par ces deux moments pour s’épanouir: le premier la préserve du formalisme, le second la protège des excès pathétiques.

Bravo, Poète !

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