Il est clair que depuis le retour des festivals d’été, après une éclipse de deux longues années due au Covid, le public n’a qu’une idée en tête : s’évader de son quotidien, se défouler à satiété dans la chaleur de la nuit afin d’oublier tout ce qu’il a enduré durant ces dernières années entre violence, terrorisme, casse-tête chinois politique, récession économique, difficultés sociales et autres tracas journaliers. L’important, à ses yeux, est de se défouler en chantant et en dansant lors des spectacles musicaux et en riant à gorge déployée lors des one-man-show et des stand-up. Prenons l’exemple du festival international de Carthage, dès son ouverture avec «Ocheg Eddenya» de Abdelhamid Bouchnak, c’était la ruée des spectateurs, durant deux soirées consécutives, pour voir, en chair et en os, sur la scène du théâtre romain, les protagonistes du feuilleton «Nouba» et surtout la brochette de chanteurs populaires dont Samir Loussif, Saleh Farzit, Hichem Sallam, Tlili Gafsi et Habib Chenkewi qui les ont fait vibrer sur des airs de mézoued, ça chantait et ça dansait à flots. 

Idem lors des prestations de Zaz,  Adonis/Hayder Hamdi Kadesbotany/Nomencebo,  Nour Mhanna, Ragheb Alama et Balti, quand des grappes humaines, côté chaises et gradins, se sont déhanchées dans un défoulement général. Concernant «Nmout Alik», les milliers de spectateurs sont venus voir Lamine Nehdi à l’œuvre dans le but de rire aux larmes,  surtout que dans «Mekki et Zakia», «Fi hek essardouk nraichou» et «Lila ala Dalila» le comédien les a tué  de rire. Ils s’attendaient, donc, à mourir de rire comme l’a, d’ailleurs, clamé, haut et fort, le comédien, au début de la pièce, une adaptation de «Le suicidé» de Nicolaî Erdman, réalisée par Moncef Dhouib, qui les a  plutôt replongés  dans toutes sortes de problèmes, entre chômage, terrorisme,  trafic d’organes, opportunisme des partis, et autres. Or, ce public de festivals, un public de masse, n’a qu’un désir : oublier et effacer tous les soucis de sa mémoire, au moins durant la courte pause estivale, avant de replonger dans la routine et les soucis du quotidien. De plus, les ressorts comiques de cette comédie noire tels  le comique de mots, de caractères, de gestes, de situations  ne l’ont pas déridé et n’ont, donc, pas suscité son adhésion. 

 

Une heure après le début de la représentation, quelques rangées de spectateurs, côté chaises, puis gradins, déçus, ont quitté, sans rire, le théâtre et ont manifesté leur déception recueillie par un micro-trottoir, qui a été posté, dans la foulée, sur les réseaux sociaux. Cette vidéo, qui n’a rien de journalistique, a enflammé la toile et provoqué une polémique entre les défenseurs du parcours et de la carrière de Lamine Nehdi et ceux qui n’ont pas apprécié la pièce. 

Ce branle-bas de combat et ce tollé nous ont paru  exagérés, car  toute production artistique est confrontée à la réaction du public qui est libre d’aimer ou de ne pas aimer. Certains apprécient, d’autres pas, quoi de plus normal. Une production ne doit pas, obligatoirement, faire l’unanimité. Mais de là à crier au complot c’en est trop. Certes, il est vrai qu’il est malencontreux, voire ridicule, d’entendre certains  dire dans ce micro-trottoir, à sens unique, que «Lamine Nehdi doit quitter la scène pour laisser la place aux jeunes, que son heure est passée ou qu’il n’a plus aucun ajout à apporter» car il n’y a pas de retraite dans l’art. Toutefois, il est vrai que le public tunisien, très spécial, est capable de descendre en flammes, aujourd’hui, les icônes qu’il a adorées hier. 

Au final, et à la lumière de cette polémique, il est regrettable de constater que, dans le milieu artistique, la critique est, de moins en moins, acceptée. Pis, baignant dans une auto-satisfaction béate, certains artistes et créateurs, refusant toute critique, sont, de plus en plus, enclins à être, à la fois, juges et parties de leur travail. Ou alors, ils n’acceptent que les critiques élogieuses. Or, sans la critique, la vraie, l’art n’avance pas et n’évolue pas. 

PS : Les protagonistes du spectacle ont pris la décision d’annuler toutes les représentations programmées dans les festivals d’été, sauf que le festival de Gabès a tenu à maintenir la programmation de la pièce et à rendre hommage au comédien, Lamine Nehdi. 

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