Selon le rapport national du secteur de l’eau signé, des mains de l’ancien ministre de l’Agriculture, Samir Taieb en 2017, « le taux de non-conformité des analyses bactériologiques et physico-chimiques dépasse largement les normes pour plusieurs régions. Cette non-conformité est signalée dans les zones alimentées par la Sonede et surtout celles alimentées par le réseau rural ».

Tout le monde se souvient de la chanson des vieux amants de Jacques Brel où il disait entre autres que sa bien-aimée avait parfois « perdu le goût de l’eau ». Evidemment, il s’agit d’une formulation poétique. L’eau, étant source de vie, et perdre le goût de l’eau signifie perdre le goût de la vie. Mais sous nos cieux, aucun risque de perdre le goût de l’eau de plus en plus perceptible dès que l’on ouvre le robinet (pas certain en revanche en ce qui concerne le goût de la vie).  Les Tunisiens se plaignent, en effet, depuis quelque temps de la détérioration de la qualité de l’eau qui sort du robinet. Dans plusieurs régions, on remarque une forte odeur assez étrange accompagnée d’un goût bizarre et peu attractif. Pourtant, les autorités persistent et signent, la qualité de l’eau du robinet n’a pas changé. Face à cette situation, selon le ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, Mahmoud Elyès Hamza, l’eau potable, dont la distribution est assurée par la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (Sonede), ne représente aucun danger pour les consommateurs. Toujours selon le ministre, les études bactériologiques effectuées régulièrement démontrent que l’eau du robinet n’a pas perdu en qualité et qu’elle est parfaitement potable. Une déclaration qui contraste avec le sentiment général de la population dans certaines zones, mais qui contraste également avec les dernières déclarations, reprises par plusieurs médias, de Pedro Arrojo-Agudo, le rapporteur spécial des Nations unies au droit à l’eau potable et à l’évacuation sanitaire. A l’issue de sa récente visite en Tunisie, il avait émis des doutes sur la qualité de l’eau potable en Tunisie, appelant les autorités tunisiennes à donner une priorité absolue à la gestion de l’eau.  Le rapporteur onusien a, en fait, mis en garde contre « des intrusions de contaminants dans le réseau qui brisent la potabilité de l’eau », dues à la vétusté du réseau.

Parole contre parole

Sur ce dossier, c’est donc parole contre parole. Celle d’un officiel tunisien censé donner l’information juste, et un responsable onusien qui n’a probablement aucun intérêt à mentir. Entre les deux, le citoyen tunisien, dont les plus chanceux boudent depuis des décennies l’eau du robinet pour boire, devra continuer à se fier à ses deux sens, le goût et l’odorat. Pourtant, selon le rapport national du secteur de l’eau signé des mains de l’ancien ministre de l’Agriculture, Samir Taïeb en 2017, des analyses d’échantillons d’eaux potables prélevés dans de nombreuses zones géographiques et réalisés par la Direction de l’Hygiène du milieu et de la protection de l’environnement du ministère, montrent que « le taux de non-conformité des analyses bactériologiques et physico-chimiques dépasse largement les normes pour plusieurs régions. Cette non-conformité est signalée dans les zones alimentées par la Sonede et surtout celles alimentées par le réseau rural ». Le rapport, se basant sur les analyses bactériologiques, tirait les conclusions suivantes : « Le taux national de non-conformité des eaux de boisson en milieu urbain est de 7,95% (dégradation de 1% par rapport à 2016). Des taux élevés de non-conformité ont été relevés dans les régions de Tataouine (31%), Ben Arous (15%) et Jendouba (15%), La Manouba (14%), Médenine (13%), Kairouan (12%), Mahdia (10%), Bizerte (10%) et Tozeur (10%). Des taux élevés d’absence de chlore résiduel libre sont enregistrés à Tataouine (24%), l’Ariana (22%), Kasserine (18%), Bizerte (17%), Médenine (15%), Jendouba (15%), Sidi Bouzid (8%) et La Manouba (8%), suite à l’absence ou l’inefficacité des opérations de désinfection ». La Direction de l’Hygiène du milieu et de la protection de l’environnement indique entre autres si le pourcentage moyen des cas impropres pour l’ensemble Tunisie demeure en deçà de la limite exigée par la norme NT 09 14 et du seuil de 5% toléré par l’Organisation mondiale de la santé, ce dernier présente des valeurs extrêmes qui dépassent le seuil susmentionné au niveau des gouvernorats de Kasserine (8,6%) et Tataouine (23,1%).

Selon le même rapport, les défaillances au niveau du système de filtration (manque de membranes), de javellisation (taux de concentration) ainsi qu’au niveau des outils et conditions de prélèvement (manque de bouteilles de prélèvement et stérilisation de leurs bouchons…) sont essentiellement à l’origine des pourcentages élevés de cas impropres enregistrés dans certaines régions.

Les chiffres ont-ils évolué ?

Depuis, les chiffres ont-ils véritablement évolué ? A en croire le responsable onusien, il n’y a pas eu d’avancées majeures.

Contactée par le journal La Presse, la Pr Lamia Mokaddem, qui dirige une thèse sur la question de la qualité de l’eau potable en Tunisie, précise qu’il existe bel et bien une « mauvaise gouvernance et mauvaise gestion de l’eau ». D’autant plus que le réseau vieillissant de la Sonede laisse échapper 17 à 18% d’eau potable. Dans ce cas, les infiltrations bactériologiques ne sont pas impossibles.

Toujours est-il que pour rassurer la population, il faudra un peu plus que des déclarations que nous devons croire. L’opinion publique a besoin davantage de transparence sur cette question, et notamment la publication de nouveaux rapports et les tests bactériologiques effectués récemment par les services du ministère de l’Agriculture et la Sonede.

Image par Karolina Grabowska de Pixabay
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