Selon Mohamed Hammadi Jarraya, la situation économique est peu reluisante. Mais il est possible de renverser la vapeur, à condition d’opter vers une relance économique qui implique toutes les parties prenantes et qui permet de drainer les investissements. Dans cet entretien, il dresse un état des lieux de la situation économique et apporte son éclairage sur les mesures nécessaires pour une relance vertueuse. 

Quelle appréciation faites-vous de la situation économique actuelle ?

Pour l’année 2022, l’économie tunisienne continue encore à traîner de lourds fardeaux. Les principaux moteurs continuent à être paralysés. Les raisons sont multiples et souvent anciennes. L’environnement politique a impacté l’économie tunisienne. Le flou et le manque de visibilité ajoutés à l’instabilité politique continuent à dissuader l’investisseur, aussi bien local qu’étranger. A ce jour, la croissance économique est encore trop faible (2,4% au cours du premier trimestre selon l’INS). Je prévois 1,5% pour le deuxième trimestre 2022. Pour redresser la barre et rattraper le désastre de la décennie, on a besoin d’une croissance à deux chiffres. L’inflation est encore élevée avec une tendance haussière (8,1% en juin 2022, selon  l’INS). L’inflation importée, conjuguée avec celle interne, continue d’affaiblir le cours du dinar (1 euro  = 3,2101 dinar tunisien et 1 dollar = 3,1446 dinar , selon les dernières statistiques de la BCT). A mon avis, malgré l’intervention de la BCT par le mécanisme du taux directeur (TMM à 7%), nous sommes très proches d’une inflation à deux chiffres. Le chômage ne cesse d’augmenter (il s’élève à 16,1%, au premier trimestre 2022), maintenant un désespoir dans la classe des jeunes, notamment diplômés. N’ayant pas eu le soutien financier nécessaire pour survivre à la pandémie Covid-19, plus de 100.000 entreprises (PME et TPE) ont, soit réduit leur activité, soit fermé leurs portes, mettant en chômage leurs employés (Utica, Utap, Iace, CJD). A mon avis, le chômage , au deuxième trimestre 2022, doit dépasser les 17%. Malgré les efforts de la BCT, les réserves en devises (114 jours d’importations) se maintiennent difficilement au-dessus du minimum de 90 jours. La marge est fragile. La balance commerciale continue à afficher un déficit important (-2.157,5 MD, en avril 2022). Malgré leurs déficits, des accords commerciaux avec certains pays (Turquie et autres) continuent leur application. Souvent, ces accords portent sur des produits qui ne sont pas de première nécessité. En même temps, les médicaments, les céréales, les pièces de rechange et d’autres produits de base manquent sensiblement. Le cours du pétrole,  qui s’élève à 105 dollars,  est appelé à augmenter dans le contexte géopolitique actuel et les conflits d’intérêts. Les budgets des pays importateurs (comme la Tunisie ) souffrent des déficits qui s’aggravent et s’accumulent.

D’après le gouverneur de la BCT : «L’augmentation d’un dollar du prix du pétrole induira une hausse de 137 millions de dinars les dépenses de compensation. De même, une augmentation de 10 dollars du prix des céréales générera un surcoût de 88 millions de dinars pour la caisse de compensation». Le déficit budgétaire serait de l’ordre de 9,7% du PIB en 2022, contre 6,7% prévu par la loi de finances pour l’année en cours. Cette aggravation du déficit est due à la hausse des cours des produits alimentaires et énergétiques, provoquée par la guerre russo-ukrainienne, ce qui a entraîné l’accroissement des dépenses de compensation. A rappeler que le budget de l’Etat a été établi sur la base d’un prix du baril à 75 dollars. Enfin, un accord de reprise de l’exportation des céréales d’Ukraine est imminent. Depuis, au moins une décennie, les entreprises publiques se sont transformées en gouffre financier, alors qu’elles étaient amplement bénéficiaires et alimentaient les caisses de l’Etat en impôts et dividendes. Pour la même période, les caisses sociales accumulent les déficits et les déséquilibres financiers, devenus chroniques. Les malades et les retraités sont inquiets pour leurs frais de soins et pensions.

Quelles sont les perspectives économiques  pour 2023 ?

Tout dépendra de l’évolution de la situation politique après le référendum du 25 juillet 2022. Le calendrier des réformes politiques, entamées depuis janvier 2021, est trop long, alors que «time is money». En économie, les opportunités n’attendent pas. Sur le plan social, malgré les efforts louables du gouvernement, le citoyen continue de souffrir de l’effondrement de son pouvoir d’achat. Il attend, avec une grande impatience, les solutions efficaces pour améliorer son quotidien. De façon précise et simple, le remède est «la relance économique». Pour y arriver, tous les responsables et parties prenantes doivent s’investir et déployer tous les moyens nécessaires. L’Etat doit débloquer les méga-projets, dont notamment ceux pour lesquels les financements étrangers sont promis et réservés ( surtout les projets prévus dans le cadre de Tunisia Invest Forum qui s’est tenu en novembre 2017), selon les déclarations récentes du ministre de l’Investissement étranger de l’époque. Les entreprises publiques doivent régler leurs factures en instance entre elles et au profit des promoteurs privés. Les entreprises économiques doivent améliorer la transparence de leurs états financiers pour rassurer et encourager l’investisseur. Comme la plupart des pays de notre espace économique, la réévaluation des immobilisations doit être abolie, car elle se réfère à la «juste valeur» ou aux indices fixés par la législation fiscale. Estimée par un expert sur la base de données approximatives, cette valeur ne peut jamais être juste. Les indices sont linéaires dans le temps, donnant des valeurs, de loin, inférieures au cours du marché. Tous les deux engendrent une plus-value théorique, c’est-à-dire un facteur d’inflation. La juste valeur ne peut être connue que le jour de la cession effective à un acquéreur averti, et non pas par des méthodes empiriques. Ces mécanismes permettent aux entreprises de résorber, artificiellement, leurs déficits accumulés. Cela est contre-productif économiquement. Dans ce même cadre, il faut instaurer un système légal (ou professionnel) indépendant des entreprises, pour le choix et la rémunération des auditeurs externes. Selon l’approche actuelle, l’auditeur est choisi, reconduit, rémunéré et remplacé par l’organe qui est en même temps le responsable de la gestion de l’entreprise et du reporting financier. Dans la pratique, cette approche pourrait éventuellement, et dans quelques cas minimes, fragiliser l’indépendance de l’Auditeur. En aucun cas, je ne remets en cause les grandes valeurs professionnelles et déontologiques de l’Auditeur. Mais, il faut le réconforter et le protéger dans son indépendance absolue. Aussi, dans ce cadre, à l’instar des pays de notre sphère économique, on ne peut continuer à avoir une responsabilité pénale à la charge de l’Auditeur. Avec une couverture d’assurance, la responsabilité professionnelle et civile de l’Auditeur est largement suffisante. De son côté, le citoyen doit se remettre au travail, qui est un devoir constitutionnel, avant le droit à la grève. Aussi, il doit agir, tous les jours, en tant que responsable accomplissant ses devoirs civiques avant de revendiquer ses droits citoyens.  Il doit traiter les biens et services du domaine public comme les siens.

Que peut-on dire du prochain accord que le gouvernement compte conclure avec le FMI ?

L’accord avec le FMI est un impératif pour les deux parties. C’est une question de timing dépendant des négociations et des réformes requises. Par conviction, celles-ci sont revendiquées par nous, experts en économie, avant même le FMI. Compte tenu des efforts du gouvernement, le nouvel accord avec le FMI est imminent. D’après Fitch Rating, suite au référendum, le FMI n’a plus besoin de l’accord de l’Ugtt.

Toutefois, le recours au FMI, ou autre institution financière, doit être temporaire pour des exigences conjoncturelles. Il faut envisager le retour à l’autonomie financière, le plus tôt possible. L’Etat gagnerait en efficience, en dotant les nouveaux fonds levés aux investissements dans les projets créateurs d’emplois et de valeurs. Cependant, les derniers événements internationaux prédisent que l’ère du FMI et du monopole du USD serait probablement révolue devant la montée stratégique du groupement Russie, Chine, Brésil, Inde et South Africa (Brics) et de leurs alliés. Les «commandes» du monde sont en train de changer de mains. Si tel est le cas, on s’attend à la création d’un nouveau fonds monétaire mondial (concurrent du FMI), d’une nouvelle Banque mondiale (concurrente de l’actuelle) et d’une nouvelle monnaie concurrente du USD. 

Selon vous, quel est le modèle économique que la Tunisie a besoin d’adopter ?

Plutôt, nous avons besoin d’un système fiscal incitant à l’investissement, avec efficience. Actuellement de 26%, hors carburant, la pression fiscale en Tunisie est des plus fortes en Afrique. Avec un IS et une CSS à 16%, la retenue à la source sur dividendes, de 10%, fait double emploi et doit être annulée. En effet,  ne pas ignorer que la motivation de droit pour l’investisseur (actionnaire ou associé) serait d’encaisser des dividendes de ses entreprises qui obéissent à la règle de profitabilité (à but lucratif de base). Autrement, pourquoi investira-t-il chez nous ! Il ne fait pas de charité !

Ainsi, la réforme fiscale et douanière est d’une urgence extrême.

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