Les services météorologiques n’y vont pas de main morte : ils nous annoncent tout simplement que la fin de semaine sera une nouvelle et rude épreuve pour les Tunisiens qui auront à subir les foudres du ciel avec des tempêtes, des orages et… des inondations.

Quoi de plus normal en cette fin de mois de septembre ? Ce qui serait anormal serait de refuser ce don du ciel qui pourrait annoncer une année pluvieuse. Agriculteurs qui rient, citoyens, citadins plus exactement, qui grimacent ?

En effet, ces inondations, avec leur cortège de destructions, de bouleversements et de drames pour certains d’entre nous, sont… normaux depuis un bon bout de temps. De toutes les façons, ce n’est point la nature qui est en cause, mais bien le manque de prévoyance de ceux qui ont gouverné le pays et qui, par mesures d’économie, ont sans doute opté pour la facilité : à la vétusté des canalisations s’ajoute le problème des conduites uniques pour eaux pluviales et eaux usées, avec un calibrage qui en dit long avec ces bouches d’égout dont les couvercles sautent à la première alerte, devenant, par voie de conséquence, de véritables dangers pour ceux qui roulent ou pour ceux qui pataugent dans une eau boueuse atteignant le niveau de la ceinture, pour essayer de rentrer chez eux. Fatalisme ? Non, tout simplement réalisme et, surtout, un appel à la vigilance pour que cette période de l’année se passe avec le moins de dégâts possibles.

Qui est responsable ?

La Tunisie a connu par le passé des drames qui l’ont profondément endeuillée. Ces inondations, malheureusement, ne constituent en rien un phénomène nouveau. Nous relevons dans les archives, des précipitations importantes datant du XXe siècle. Des inondations marquantes, comme celles de 1969 (542 morts), font date dans la mémoire collective. Mercredi 17 et jeudi 18 octobre 2018, dans plusieurs régions du pays. Après les pluies diluviennes qui se sont abattues sur la région du Cap Bon, fin septembre, et les importants dégâts matériels enregistrés et les pertes humaines déplorées (6 morts). 10 septembre 2020, ce jour-là, les grandes villes du Nord du pays, telles que Bizerte ou le Grand-Tunis se retrouvent submergées par les flots en quelques instants. La paralysie urbaine dure plusieurs heures, et six personnes périssent, emportées par les eaux. Si les inondations sont de plus en plus récurrentes, le pays, surtout en zones urbaines, reste peu préparé à les affronter.

Le pays est donc habitué à ces inondations saisonnières causées par de fortes pluies, des infrastructures laissant à désirer, des systèmes de drainage d’eaux obsolètes, et une mauvaise planification urbaine qui persiste en dépit des lois et décrets fixant les mesures à prendre pour urbaniser une zone. Les autorités concernées n’appliquent pas ou passent outre ces dispositions, qui auraient pu améliorer la situation.

Pas une excuse

En préambule à presque toutes les réunions, nous entendons dire que “le réchauffement climatique a un impact certain sur l’ampleur actuelle des inondations”. «Cet argument, régulièrement relayé, sert trop souvent d’excuse à de nombreux décideurs qui, en invoquant la fatalité climatique, se déchargent de toute responsabilité», affirme Noômène Fehri, enseignant-chercheur au département de géographie de l’université de La Manouba et spécialiste des inondations en Tunisie.

Tout le monde oublie le dysfonctionnement, le laisser-aller et l’imprévoyance humaine qui ont conduit à ce genre de situations. L’extension et la densification des villes ont incontestablement impacté l’augmentation des inondations en milieu urbain. Plus une zone est bâtie, moins le sol est en mesure d’absorber les précipitations. Cela entraîne alors une nette augmentation de la vitesse d’écoulement. L’aménagement des terrains, lorsqu’il ne s’agit pas de constructions anarchiques que l’on se trouve dans l’obligation de régulariser, intervient avant l’installation des habitants. C’est malheureusement ce qui a cours dans bien des villes ou des zones à urbaniser. Nous avons bien construit sur les Berges du Lac. Ce quartier est édifié sur une zone autrefois immergée, à la différence qu’il a été pensé selon un plan d’aménagement précis. Il abrite nombre d’ambassades et d’hôtels. Il n’est pas répertorié comme zone à risque par le Plan d’aménagement urbain. On a bien toléré la construction sur des marécages, sur des flancs de montagnes, sur des tracés naturels de cours d’eau à sec. Les municipalités se retrouvent devant le fait accompli et interviennent pour viabiliser les terrains (canalisations d’évacuation, eau potable, électricité…). Leur responsabilité se situe au niveau de leur intervention tardive.

Il y a des efforts

Il est incontestable que les départements concernés n’ont pas manqué d’agir pour réduire ou pour mettre fin à cet état des choses. Mais si ces efforts ont été couronnés de succès en ce qui concerne la protection des zones dangereuses en dehors des chefs lieux, ce n’est point le cas pour le milieu urbain.

Le ministère de l’Equipement vient de confier le projet “Etude stratégique de gestion des risques des inondations en Tunisie” à un groupement international dirigé par Concept, bureau d’études tunisien et BRL(France). D’une durée de cinq années, l’étude a démarré début février 2022. Il en est attendu les principaux résultats suivants : diagnostic de la situation actuelle et orientations en matière de prévention et gestion des inondations ; élaboration du SIG et de la cartographie des zones inondables ; proposition d’une stratégie nationale et d’un plan d’actions pour la prévention du risque des inondations ; études détaillées de zones inondables prioritaires pilotes. A noter que le montant du budget de cette étude, 9,3 millions TND, est le plus important contracté à ce jour par Concept.

Un nouveau rapport, publié par le gouvernement tunisien, la Banque mondiale et le Fonds mondial pour la réduction des risques de catastrophe et le relèvement (Gfdrr), examine les moyens d’améliorer les capacités des services météorologiques et hydrologiques nationaux de la Tunisie dans le but de soutenir le développement socioéconomique afin de sauver des vies et moyens de subsistance.

Vulnérable aux catastrophes

La Tunisie est extrêmement vulnérable aux catastrophes hydrométéorologiques, telles que les inondations, les sécheresses, les chaleurs extrêmes et canicules, et l’élévation du niveau de la mer. Le dernier profil national de risque de catastrophe réalisé par la Banque mondiale estime que les inondations à elles seules entraînent une perte annuelle moyenne de 40 millions de dollars (soit 0,1% du PIB de la Tunisie en 2018). Les phénomènes à l’origine de ces risques, y compris le changement climatique, la croissance démographique, les changements d’utilisation des terres et l’urbanisation, augmentent la gravité et la fréquence de ces événements. Sur le plan national et en vue de prendre en main la situation au niveau de toutes les régions, les choses ne vont pas si mal que ça. Toutes les parties prenantes sont conscientes des dangers qui guettent les personnes et leurs biens, et agissent en conséquence. «L’efficacité accrue des services hydrométéorologiques et d’alerte précoce en Tunisie permettra d’obtenir les informations critiques qui permettent de protéger les vies avant la venue d’une catastrophe et la promotion d‘une croissance économique plus équitable dans de multiples secteurs», a déclaré Alexandre Arrobbio, représentant résident de la Banque mondiale en Tunisie. «Cette nouvelle feuille de route confirme l’engagement de la Banque mondiale à appuyer la stratégie du gouvernement tunisien pour renforcer la résilience des populations face aux aléas climatiques».

Protection des villes

Plus de 200 projets ont été réalisés pour protéger les différentes villes tunisiennes des inondations, selon le ministère de l’Equipement et de l’Habitat. Lors d’une séance de travail consacrée à l’examen de l’état d’avancement des projets de gestion des eaux urbaines, l’état des lieux des projets de protection des villes et des quartiers résidentiels contre les inondations a été examiné. Selon les chiffres du département, jusqu’en 2021, au total, 218 projets ont été achevés pour un coût de 373 millions de dinars. En ce qui concerne l’année 2022, au total 65 études sont en cours d’achèvement, réparties sur 24 gouvernorats, pour un coût total d’environ 16,4 millions de dinars. L’étude stratégique de gestion des risques d’inondation, d’une valeur de 12 millions de dinars, en fait partie. Au total, 1.560 km de canaux et d’oueds ont été nettoyés, 640 installations et barrages ont été réparés et des bassins de collecte d’eau, d’environ 75 hectares, ont été nettoyés jusqu’en 2021.

Au niveau urbain

Mais… c’est au stade urbain que les choses vont bien mal. Là nous en venons à cette discipline de comportement qui fait défaut à bien des niveaux des responsabilités : le curage se fait à une allure de tortue, le nettoyage des zones re-bitumées se fait des mois après la fin des travaux, des chantiers sont ouverts et on est très peu regardant aux bouches d’égouts à proximité qui se bouchent à la suite des gravats qui s’amoncellent, les balayeurs censés nettoyer un trottoir ne trouvent pas mieux que de pousser leurs déchets dans les bouches d’écoulement des eaux pluviales. Faute de contrôles, ces agissements portent préjudice à une infrastructure déjà mal en point.

Cette alerte lancée par les services météo est utile. Au citoyen de prendre ses précautions en choisissant ses heures de circulation et les moyens à utiliser. Aux responsables de hâter les dispositions à prendre pour dégager les trottoirs, nettoyer les alentours des zones à risques. Pour le reste, sans fatalisme aucun, il y a bien nécessité d’attendre ce qui va se passer avec l’avantage d’avoir été prévenu.

Charger plus d'articles
Charger plus par Kamel GHATTAS
Charger plus dans à la une

Laisser un commentaire