Premier long métrage de fiction de Erige Sehiri, «Sous les figues» a remporté le Bayard d’or de la 37e édition du Festival international du film francophone de Namur (30 septembre-7 octobre). ll a participé à une douzaine de festivals de par le monde dont «La quinzaine des réalisateurs» de Cannes où il a obtenu le prix du jury Ecoprod. «Sous les figues» concourt, également, en compétition officielle de la 33e édition des Journées cinématographiques de Carthage et représente la Tunisie aux oscars. Le film met en scène de manière simple et minimaliste une journée de jeunes saisonnier(e)s travaillant dans un verger à la cueillette des figues, et raconte leur rapport à l’amour, à la terre et à la vie. Entretien.

Comment vous est venue l’idée du film ?

Deux raisons m’ont poussée à faire ce film : d’abord, les accidents dont ont été victimes les femmes ouvrières agricoles transportées à l’arrière des camions sur les routes de nos campagnes. Ce qui m’a frappée, c’est qu’on ne connaissait que le nombre des femmes décédées ou blessées, mais jamais leurs noms. Même à la municipalité où je me suis renseignée, personne ne connaissait leurs noms.

On ne percevait ces ouvrières agricoles, aux si beaux foulards fleuris, que sous le prisme du drame et de la tragédie.

Ensuite, ma rencontre à Kesra (Makthar) avec un groupe de jeunes pour le casting du film que je devais faire et au fil des entretiens, j’ai appris que plusieurs d’entre eux travaillent en été dans les vergers, comme saisonniers, à la cueillette de fruits.

Fidé, une des jeunes venues au casting, m’a, également, confié que, pendant l’été, elle faisait la cueillette des cerises. Et c’est à ce moment-là que j’ai fait le lien avec les femmes ouvrières et c’est ainsi que le lien générationnel entre ces jeunes qui travaillent dans les vergers et les femmes transportées dans les camions m’a poussée à changer de projet et à faire une ode à la vie et à l’intergénérationnel dans «Sous les figues».

Quand avez-vous décidé que l’ouverture et la clôture du film se feront avec les scènes des ouvrières agricoles dans le camion ?

Dès le début, j’ai imaginé que le film se déroulera en une seule journée et dans un seul lieu et qu’il s’ouvrira et se fermera avec les scènes du camion. Ce qui a donné plus de sens et de force au film.

Le scénario et les dialogues de «Sous les figues» semblent inspirés du vécu et du quotidien des principaux protagonistes. Est-ce le cas ?

Tout à fait. Il s’agit d’un mélange du vécu des protagonistes comme Fidé, Malek, Abdou et Leïla, la femme âgée. J’ai écrit au fur et à mesure une première version, puis j’ai réécrit des scènes pendant le tournage, j’ai même changé une partie du casting.

L’objectif étant de créer une certaine harmonie au sein du groupe des travailleurs, surtout que le film a été fait rapidement pendant le confinement. Et afin qu’une symbiose soit créée entre les protagonistes, il fallait recréer la vie. Car le cinéma c’est aussi recréer la vie.

Le choix de l’unité de temps, de lieu et d’action est certes un parti pris afin de suggérer un huis clos étouffant, mais est-ce aussi pour une question d’économie de moyens ?

Mon but était de raconter un quotidien concentré sur une seule  journée pour suggérer l’aspect répétitif et créer la sensation d’un film qui se déroule en temps réel et dans l’immersion.

Ce n’est pas un film classique dans sa narration, le but étant de réaliser un film immersif.

Quel est l’apport des deux coscénaristes, Ghalia Lacroix et Peggy Hamann ?

Dès que l’idée de faire un film sous les arbres est née, j’ai eu besoin de leurs présences et de leurs soutiens dans cette folle aventure.

Ghalia Lacroix a écrit quelques scènes et Peggy Hamann m’a accompagnée dans le processus, c’est la première fois qu’elle tente une aventure au cinéma car elle a surtout fait du théâtre. L’important pour moi c’est qu’elles ont cru en mon idée et en ma vision et m’ont soutenue à fond. Au cours du tournage, j’ai réécrit les scènes en fonction des acteurs qui ont beaucoup improvisé.

Le film montre des jeunes en plein marivaudage, mais on perçoit, aussi, qu’il s’agit d’un prétexte afin de refléter un microcosme social avec toutes ses spécificités ?

Je suis dans un processus organique où le travail évolue et où plein de choses se révèlent. J’aime les microcosmes sociaux et les «films chorals» qui racontent la vie plutôt que les films centrés sur un ou quelques personnages principaux. Les amourettes entre les personnages sont, en fait, un prétexte non artificiel pour refléter la société. Le film montre la manière d’être et de penser des personnages ainsi que leur rapport à l’amour, l’amitié, le travail, l’argent, la terre et à l’ancienne génération. Le film révèle que ces jeunes filles et garçons ont les mêmes préoccupations que tous les autres jeunes du monde. Notre jeunesse est tout aussi moderne que celle du reste du monde. En fait, j’ai joué sur le côté ancestral de la cueillette et la modernité de la jeunesse.

On constate un contraste dans le film, car, malgré le sentiment d’étouffement que ressentent les personnages et qui est suggéré par les plans serrés sous les branches des figuiers, ce verger représente un espace de liberté puisque ces jeunes parlent et discutent de tout et en toute liberté.

C’est à l’image du pays, car c’est un pays où on étouffe, mais où les gens ont cette capacité de trouver des espaces de liberté.

Je voulais jouer ce contraste et montrer cette belle lumière sous laquelle on peut sentir l’étouffement. Même dans leur gestuelle, au cours de la cueillette des figues, les jeunes regardent en haut vers le ciel. Il s’agit d’un film ancré dans la terre, mais où on regarde beaucoup vers le ciel.

On constate certaines répétitions dans les dialogues, comment l’expliquez-vous?

C’est un film qui doit donner la sensation d’un temps réel où les conversations sont interrompues par le travail mais, une fois reprises, ces bribes de conversations donnent l’impression d’une certaine répétition qui réfléchit, aussi, le côté répétitif de la vie.

Est-ce que le choix de la chanson «Elloumou, Elloumou» chantée par les jeunes filles, et qui clôt le film, relève d’une ironie  revancharde à l’encontre d’une société patriarcale?

Oui, il s’agit d’une chanson ironique par rapport à l’amour, aux hommes, aux chefs, etc. A travers cette chanson, ces jeunes filles nous disent «peu importe ce qui nous arrive, l’important  c’est d’être ensemble, d’être solidaires», car «Sous les figues» est également un film sur la sororité.

Le choix de la démarche documentaire est-il dû à votre formation de documentariste, votre premier long métrage «La voie normale» étant du genre documentaire?

Non, c’est plutôt un parti pris car je pense que les plus beaux documentaires ressemblent à la fiction et les plus belles fictions ressemblent à des documentaires car ça recrée la vie.

Quels sont les documentaristes et autres cinéastes que vous aimez et qui vous ont inspiré?

Abdellatif Kechiche m’a beaucoup influencé, surtout dans ses premiers films, «L’esquive» et «La graine et le mulet», Sofia Coppola, aussi, pour la lumière qui caractérise ses films et sa manière de filmer les enfants, et Maiwenn pour le côté immersif de ses opus, particulièrement «Polisse».

Concernant les documentaires, j’apprécie énormément Raymond Depardon pour la beauté et la force de son cinéma. J’admire plein d’autres cinéastes : Costa Gavras, Terrence Malik, Kiarostami, Ashgar Farhadi, Fellini, etc.

Comment s’est fait le choix des acteurs qui sont tous non professionnels?

J’ai opté pour un casting sauvage que j’ai effectué dans les champs pour choisir les femmes âgées et au lycée et à la maison de la jeunesse de Makthar pour sélectionner les jeunes saisonnières. L’acteur qui a joué le rôle du chef dans le verger, je l’ai découvert au marché de gros de Tunis.

A combien s’est élevé le budget du film?

C’est un petit budget, en fait, au début, le film était autoproduit puis la productrice française Didar Domheri a apporté sa contribution en tant que coproductrice.

Quand le public pourra-t-il voir «Sous les figues»?

Lors des prochaines JCC où le film est en compétition officielle. La sortie nationale dans toutes les salles du pays  est prévue le lendemain des JCC.

Vos projets?

Je développe une série tirée de l’histoire vraie d’un adolescent exceptionnel et je prépare en parallèle mon prochain long métrage de fiction sur l’histoire de deux sœurs ivoiriennes vivant en Tunisie.

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