Nièce du grand maestro Federico Fellini, Francesca Fabbri Fellini était parmi nous lors de la 33e édition des Journées cinématographiques de Carthage où un hommage a été rendu à son oncle à l’occasion du 29e anniversaire de sa mort. Journaliste et réalisatrice, elle a présenté, dans la section « Le monde selon Fellini », initiée par le réalisateur Habib Mestiri, son court métrage d’animation « La Fellinette » qu’elle a réalisé en 2020 pour célébrer le centenaire de la naissance du cinéaste. Ce petit film de 12 minutes imaginé d’après un dessin d’elle, sur la plage de Rimini, fait par son oncle, met en scène un mix de personnages animés et réels et se décline entre rêve et magie, révélant l’imaginaire poétique et ludique de la Fellinette. L’ensemble fête, en toile de fond, l’univers onirique fellinien, de l’un des plus grands cinéastes de tous les temps. Nous avons rencontré la réalisatrice. Entretien.
Fellini sur le tournage de «Huit et demi»

 Qu’est-ce qui vous a incitée à réaliser ce film, « La Fellinette », en hommage à votre oncle Federico Fellini à l’occasion du centenaire de sa naissance ?

Je voulais faire quelque chose de très spécial pour célébrer le centenaire de la naissance de mon oncle Federico, j’ai pensé, donc, que la plus belle chose et la plus originale à faire était de réaliser un film en mettant en mouvement et en animant le portrait qu’il avait fait de moi quand j’avais cinq ans.

Ce dessin, il l’avait fait sur la feuille d’un carnet après une promenade sur la plage de Rimini, car nous avions l’habitude de faire de longues promenades lors de l’hiver quand il revenait de Rome à Rimini. Il m’apportait des cadeaux et je me rappelle de la cape bleue que je portais quand je me promenais avec lui sur la plage et c’est lors de cette balade qu’il m’avait dit cette belle chose tel un enseignement : « Rappelle-toi que nous avons deux vies, une avec les yeux ouverts et l’autre avec les yeux fermés ». Je me rappelle, qu’en mai 2019, j’avais fait un rêve et j’ai eu envie de le dessiner comme le faisait mon oncle qui était un très bon dessinateur comme on peut le voir dans son ouvrage, « Le livre de mes rêves » que j’ai republié en 2020. Dans ce livre, l’oncle Fellini révèle que tous les matins quand il se réveillait, il se mettait à dessiner ses rêves. Ne pouvant dessiner comme lui, j’ai sollicité l’aide d’un ami réalisateur, il m’a conseillée de faire appel à un story-boarder que j’ai appellé au téléphone et qui, étrange hasard, se prénomme également Federico.

Depuis, ce monsieur est devenu mon assistant réalisateur dans mon court métrage «La Fellinette». Il a fait de beaux tableaux en illustrant mon rêve où on voit une petite fille qui court sur la plage avec son petit chien, c’était Alfie.

L’autre rencontre extraordinaire, c’était en juin 2019, lors de la projection de la copie restaurée de « Clowns » dans le cadre de l’initiative « Le cinéma retrouvé », avec le directeur de la photo Blasco Giurato qui a marqué l’histoire de la direction de la photo en Italie car il a fait ses premiers pas comme cadreur dans le film « Clowns ». C’est fou tous ces hasards. C’était un grand Ami, avec un A majuscule, de mon oncle. Je lui confie que je désirais réaliser un court-métrage, et puis, je lui montre le Story-Board, sa réaction était surprenante, car il m’a répondu : « Mais tu plaisantes, je serais « ton directeur photo ».

Je le regarde stupéfaite en lui disant que je ne pouvais jamais payer son cachet, il me répliqua qu’il le fera gratis en hommage à mon oncle.

La musique du film est signée Andrea Guerra, fils de Tonino Guerra, grand musicien qui a composé toutes les musiques des films de Fellini. Le casting était aussi de haut niveau avec Milena Vukotic, une grande actrice, et Ivano Marescotti, Sergio Bustric et les ombres chinoises de Carlo Truzzi.

Les grands animateurs de mon Studio « Ibrido Studio » ont assuré l’animation, d’ailleurs j’ai reçu les compliments de grandes personnalités du monde au cinéma de Vittorio Storaro à Pupi Avati et Sergio Castellito.

Ce film est une sorte de poème, c’est ma mémoire oscillant entre rêve et réalité. C’est quelque chose de magique avec beaucoup de poésie à la manière des clowns.

Quelle impression gardez-vous de votre oncle dans votre mémoire d’enfant ?

J’étais très petite et il me paraissait physiquement tel un géant, je l’ai bien connu car il venait souvent à Rimini avec sa femme Giulietta. Il m’a toujours considérée comme sa propre fille d’autant que, lui et Giulietta ont perdu un fils, 20 jours après sa naissance. Il en a beaucoup souffert, durant toute sa vie.

C’était un homme génial, fascinant, exubérant, il a vécu une période fantastique avec Mastroianni, mais il avait toujours ce regard triste à cause de la perte de son enfant. Ma tante est devenue ambassadrice de bonne volonté de l’Unicef, elle a voyagé dans le monde entier pour la cause de la protection des enfants.

Mon oncle, lui, était très curieux de tout ce qui concernait les enfants, il les considérait comme des objets précieux. Pour lui, j’étais la Fellinette, fille de sa petite sœur Madalena qu’il adorait et qu’il considérait comme les racines de l’arbre familial. Car elle s’occupait de ma grand-mère à Rimini, alors qu’elle voulait devenir actrice. Mais vers la fin de sa vie, elle a réalisé son rêve puisqu’elle a joué dans dix films en quatre ans, de 1991 à 1995.

Des films importants de Marco Tullio Giordana, Daniel Shmidt, Carlo Verdone, et autres.

Hélas, elle est tombée malade et la vie lui a repris ce qu’elle lui a donné, car elle est décédée en 2004.

Avez-vous une idée des rapports entre Fellini et ses acteurs fétiches Giulietta Masina et Marcello Mastroianni ?

Giulietta était la source d’inspiration de Fellini, il a réalisé avec elle des chef d’œuvres, dont «La Strada»;, «Les Nuits de Cabiria», «Ginger et Fred» «Juliette des esprits». C’était une grande actrice et une belle personne.

Le rapport amoureux entre Giulietta et mon oncle était extraordinaire. C’est une relation entre une femme et un grand homme aux mille facettes. Tante Giulietta était comme un port où venait se réfugier Fellini, le créateur qui était comme une baleine qui sillonnait les océans du monde, porté par sa créativité, son inventivité et son imagination. Son être visionnaire l’emmenait dans plusieurs mondes, mais il savait que le soir, il retrouverait son havre de paix : Giulietta, sa famille.

Marcello, lui, était l’alter ego du maestro, il ne lui refusait rien, il lui a demandé de raser ses cheveux, pour son rôle dans « Ginger et Fred », et même s’il était un peu réticent, il a fini par le faire.

Cet acteur est, en fait, immense, je le voyais à « Cinecitta », lors des pauses pendant les tournages, manger un sandwich, c’était un homme très simple, mais dès la fin de la pause, sous les projecteurs, devant la caméra et après le clap, il se transformait complètement. La longue collaboration entre lui et Fellini a généré des chefs-d’œuvre «Huit et demi», «La Dolce Vita», «La cité des femmes», «Ginger et Fred» et autres. Tout cela a été possible parce qu’il y avait entre eux une grande amitié et complicité à la base. Leur amitié était exceptionnelle, il n’y avait pas de jalousie, à cette époque, tout était facile, aujourd’hui, je pense que tout est très difficile.

Entre Marcello et ma tante Giulietta, c’était vraiment une relation fraternelle, elle l’aimait beaucoup, elle l’avait connu avant mon oncle. Il allait souvent chez eux et ils parlaient et discutaient de tout dans une atmosphère conviviale, ils respiraient un bel air très sain.

Quel rapport avez-vous maintenant avec l’œuvre de votre oncle Fellini ?

Je suis la première fan de mon oncle et de ma tante, quand il est mort, j’avais 27 ans et je suis l’ambassadrice héritière, dans le monde entier, de son œuvre. Ma mission est de faire connaître et découvrir ses films aux jeunes et aux étudiants. Ce qui est étrange, c’est que son œuvre est plus connue à l’étranger qu’en Italie. Je suis allée dans une université en Chine où les étudiants ont vu tous les films et lu les livres de Fellini, ils ont posé plein de questions très pointues. L’œuvre de mon oncle s’avère universelle.

Etes-vous allée sur des tournages de votre oncle ?

Bien sûr, mon oncle Federico était un grand marionnettiste et un chef d’orchestre qui s’occupait des plus petits détails, le maquillage, les costumes, décors, lumières, etc. Il écrivait les dialogues sur de petits morceaux de papier. Il arrivait le matin à Cinecittà et s’occupait de tout et c’est exceptionnel ce qu’il faisait lors du tournage. Il demandait aux acteurs de se contenter de compter (1-2-3) devant la caméra, puis lors du doublage, il donnait les dialogues à dire aux doubleurs. Mes amis directeurs de doublage m’ont dit que ce procédé est unique dans le monde du cinéma.

Comment Fellini a vécu l’avènement des chaînes privées de Berlusconi et la période vers la fin de sa vie où il ne pouvait plus tourner et réaliser des films par manque de financements et de moyens ?

Il l’a très mal vécu, c’est la grande culpabilité de mon pays, l’Etat italien et les producteurs auront sur la conscience durant toute leur vie, le fait d’avoir lâché ce très grand cinéaste que tout le monde admirait. Ils l’ont laissé les mains comme liées derrière le dos sans lui donner l’opportunité de continuer à faire des films.

Dans ce cas, cette métaphore semble très juste : Fellini était comme un chirurgien qui avait les mains liées et qui ne pouvait pas opérer. Il a très mal vécu cette époque parce qu’il voyait la transformation totale du monde du cinéma. Il a fait plusieurs procès à Silvio Berlusconi et les a tous perdus. Il était contre les coupures publicitaires des films à la télévision, car il disait : « On ne peut pas interrompre l’émotion ». Il disait qu’il faut faire comme au cinéma en passant la pub avant et après les films, car il savait que les chaînes commerciales s’alimentent de la publicité. Quand il faisait ces critiques, il avait anticipé ce qu’allait devenir la télévision.

Mais il avait réalisé des pubs ?

Oui, des petits chefs-d’œuvre, des courts métrages de 3 à 5 minutes qu’on peut voir sur Youtube. Il a ouvert la voie à plusieurs cinéastes : Giuseppe Tornatore, Paolo Sorrentinio, Woody Allen, Ridley Scot. Il n’était pas contre la pub, mais contre son usage pour couper les films.

Comment évaluez-vous l’hommage rendu par les JCC à votre oncle ? Avez-vous des critiques ?

J’ai beaucoup aimé cet hommage rendu par les JCC à mon oncle en partenariat avec l’Institut italien de Tunis. L’idée de Habib Mestiri est belle et j’ai apprécié le programme consistant à montrer mon film, trois opus différents du maestro, «Huit et demi», «Amarcord» et «La voie de la lune» et trois documentaires inédits sur son œuvre, «Fellini fine mai» d’Eugenio Capuccio, «Sur les traces de Fellini» de Gérald Morin et «Fellini à l’ombre» de Catherine McGilvray. Toutes ces personnes qui aiment tant Fellini, le considérant comme le dieu du cinéma, l’ont si profondément étudié qu’il est devenu quelqu’un de leur famille.

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