Ce n’est pas la première fois que l’on aborde cette question relative au gaspillage. Mais ces dernières années, Covid-19 aidant et avec la détérioration accélérée du pouvoir d’achat du consommateur, on s’est reposé avec acuité cette question qui taraude bien des pays.

Même ceux qui paraissaient les moins exposés aux conséquences de ce gaspillage, qui finit par peser sur bien des économies, devraient y penser. Il n’en demeure pas moins que pour ce qui nous concerne,  le laisser-aller des autorités en place, dépassées par la mainmise des réseaux qui ont eu le temps de s’organiser, de s’ancrer et de se couler dans la masse, a accéléré la détérioration de cette situation devenue critique, voire dangereuse. Le citoyen, dans tout ce magma, s’est retrouvé dans l’obligation de changer ses habitudes, et on voit surgir des agissements qui en disent long sur la crise profonde qui s’est emparée de  notre société, nos familles, furieusement secouées par la pénurie. Une pénurie qui a pris la place d’un semblant d’abondance, engendrant  un gaspillage monstre dans bien des domaines. Et cela nous rappelle ce qu’avait dit Mère Térésa qui, pestant face à ce qui ronge bien des sociétés de consommation, avait déclaré «ce qui me scandalise ce n’est pas  qu’il y ait des riches et des pauvres, c’est le gaspillage».

A la tombée de la nuit, la situation aux alentours du marché de l’Ariana est épouvantable. Depuis belle lurette,  les responsables municipaux ont baissé les bras. Les interventions successives de ceux qui sont censés mettre de l’ordre, et assurer le bon fonctionnement de cet espace commercial remis à neuf,  n’ont abouti à rien : la chaussée est complètement occupée par les vendeurs de fruits et légumes, alors qu’à l’intérieur, c’est le calme plat. Il faudrait néanmoins reconnaître que les prix affichés n’ont rien d’engageant. Ils sont nettement supérieurs à ceux que proposent ces vendeurs qui constituent la force de frappe de tous les spéculateurs de la terre.

Les yeux plus gros que le ventre !

Une aubaine quand même et ceux qui pataugent dans la boue et les restes des légumes, fruits et autres produits, le reconnaissent : «Leurs prix sont dissuasifs et cela fait bien longtemps que je n’y entre plus», reconnaît une mère de famille qui s’approvisionnait en pommes de terre, dont le prix n’a rien à voir avec celui homologué, mais qui est moins cher qu’à l’intérieur. Pour appuyer cette affirmation, un autre client, qui achetait des poivrons, ajoute : «La majorité de ceux que vous voyez travaillent pour ceux qui ont une patente à l’intérieur du marché. C’est le seul moyen pour eux de subsister». Accepter cet état de fait n’est pas notre sujet. Ce qui nous intéresse, ce sont les restes des légumes et fruits que l’on déverse dans les poubelles ou qu’on laisse sur place. A charge des services municipaux de faire la corvée de l’enlèvement.

Mais la grande surprise vient de ce que déversent les poissonniers, marchands,  et grandes surfaces avoisinantes, du poisson, des fruits complètement pourris et des légumes devenus immangeables. Curieux, il n’y avait pas des traces de viandes rouges ou de poulet. Les merguez servent à en absorber les restes. La quantité est aussi surprenante que choquante. «C’est ce que nous faisons tous les jours..», nous avoue un employé d’une de ces grandes surfaces. De chez l’épicier du coin, un père de famille ressort avec deux sachets de baguettes. Cela ressemble à une dizaine. La curiosité est un vilain défaut, dit-on, mais…. nous lui posons la question: Vous avez une famille nombreuse ? «Nous sommes cinq dans la famille», répond-il. Et de poursuivre qu’il lui reste du pain pour le lendemain : «Oui, parfois, nous le laissons dans son sachet et nous le mettons prés de la poubelle. On vient le prendre». Cela confirme que les Tunisiens achètent du pain tous les jours même s’ils n’en ont pas besoin. 

Dans une grande surface, au  haut d’une étagère de la vitrine réfrigérée se trouvent deux cageots pleins de pots de yaourt. On a bien voulu nous signaler que c’est à jeter. Le fournisseur ne les remplace pas, à moins qu’ils soient avariés avant la date de péremption ou au départ de l’usine et encore, il faudrait le prouver. «Rayon laitages, nous avons de plus en plus d’invendus. Les prix sont devenus insupportables et on en achète beaucoup moins. Ne parlons pas de ces «spécialités que nous évitons de commander. Il n’y a plus de consommateurs. C’est trop cher. C’est le même cas pour les fromages. Nous avons beaucoup moins de problèmes, mais on en vend des quantités nettement moins importantes depuis au moins cinq ans», révèle le fournisseur. Voilà un aperçu tout à fait succinct de la situation qui se présente sur le marché et qui prouve tout d’abord que le pouvoir d’achat du consommateur a nettement dégringolé. Ensuite, les pertes que l’on subit avec ces fruits et légumes, ces laitages (produits et… emballages payés en devises) et, bien entendu, toute la liste des produits périssables que l’on est bien obligé de mettre à la poubelle pour s’en débarrasser.

Il y a de quoi s’alarmer !

Si nous prenons en compte ce que jettent les grands ensembles, les restaurants, les hôtels et bien sûr les ménages, on aboutit à des chiffres astronomiques. En effet, pour éviter de donner des chiffres qui ne peuvent qu’être estimatifs, nous retiendrons des déclarations qui sont faites par certains responsables de ces secteurs. La valeur des produits alimentaires gaspillés d’une façon ou d’une autre atteint les 600 millions de dinars par an. Lorsque nous savons que des centaines de milliers de personnes sont sous- alimentées ou au seuil de la pauvreté, il y a de quoi s’alarmer. Ce gaspillage ne se limite pas aux seuls produits que l’on met dans les poubelles. Il faudrait, en effet, prendre en compte l’aspect environnemental, social, économique et financier. Ces produits ont coûté de la main-d’œuvre, de l’eau (alors que le pays est parmi ceux qui sont au-dessous des besoins hydriques), de l’énergie (transformation, transport et autres), des devises pour l’achat des emballages, une occupation des espaces agricoles ou industriels (usure, pièces détachées  etc…), qui auraient pu servir à d’autres activités.

Où commence le gaspillage ?

Selon une enquête de terrain, réalisée par l’Institut national de la consommation (INC), le gaspillage alimentaire coûte à chaque Tunisien en moyenne 68 dinars par mois, soit 18% du total des dépenses alimentaires (364D/ mois),). L’enquête a porté sur un échantillon de 2.004 personnes réparties sur tous les gouvernorats afin de connaître notamment la disposition du consommateur tunisien à gaspiller et à changer de comportement dans ce domaine. A qui incombe la responsabilité ? Les avis divergent. Nombreux sont ceux qui pensent que le consommateur est le premier responsable. La majorité de ceux qui sortent pour s’approvisionner en produits alimentaires, le font sans avoir en main une liste. En entrant dans un supermarché, ils en ressortent avec des produits par lesquels ils se sont laissé tenter. D’autres se laissent piéger par des produits d’appel et dépassent leur budget. Quitte à traîner ce handicap tout au long du mois. Cela fait, en effet, des achats subsidiaires, sans initiative au niveau de la conservation des restes en les transformant pour une utilisation ultérieure. Des restes qui ne trouvent leur chemin que vers la poubelle. Tandis que certains autres font porter l’entière responsabilité au producteur. Il fait tourner son usine en naviguant à vue ou sur produit en s’appuyant  sur la publicité pour vendre (cas des yaourts et les jeux qui multiplient les achats sans qu’on en ait vraiment besoin), les promotions, les facilités pour faire céder le consommateur. D’autres ont recours aux recyclages pour éviter de perdre  leurs marchandises, avec tout ce qu’on peut supposer de dangers et de répercussions sur la santé des consommateurs.

Pour un plan national

Face à cette situation, il n’y a pas à tergiverser : il apparaît nécessaire de mettre en place un plan national pour lutter contre le gaspillage. Cela commence en famille, s’apprend à l’école, et puis au niveau de la société. Une loi sur le gaspillage alimentaire ne serait pas une invention. La France et l’Italie encouragent les restaurants et les grandes surfaces à céder le reste des plats et des produits alimentaires au profit des associations caritatives, en les exemptant  de certaines  taxes. En tout état de cause, la question mérite qu’on s’y intéresse, non pas le temps de prendre des photos et de faire des déclarations, mais en vue de mettre en place un véritable plan d’action et de s’y conformer.

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