Le spectacle irako-belge «Republic of Fear» du metteur en scène irakien vivant en Belgique, Hassan Khayoun, s’inscrit entièrement dans une des thématiques des plus brûlantes exposées aux Journées théâtrales de Carthage.

Les préoccupations des créateurs arabes de l’immigration, les obstacles, les contraintes et les motivations pour une création ancrée dans une réalité nouvelle, qui reflète une identité intériorisée, sublimée et rêvée et un rapport avec le pays d’origine à la fois omniprésent et lointain. Cette thématique, qui fera l’objet d’une rencontre, qui aura lieu aujourd’hui 7 décembre à la salle Sophie Golli à la Cité de la culture, sera une occasion d’échange et de mise en lumière d’une créativité et d’une écriture entre deux rives. «La République de la peur» (Republic of Fear), présentée dans le cadre de la 23e édition des JTC de l’Irakien Hassan Khayoun, est une lecture contemporaine du livre éponyme de Kanan Makiya. Le spectacle débute par une annonce sur grand écran en arrière-scène, tel un avertissement : «Faites attention à ce que vous dites, car cela peut vous coûter la vie». Le poids de ces mots met le spectateur en alerte, il est face à une œuvre à la lisière des dangers. Le propos s’annonce grave, le danger est imminent. Un état partagé par le public de la salle, la peur étale son emprise, les épaules s’alourdissent et le souffle s’accélère. Une situation ressentie par tout citoyen arabe, à un moment donné, privé d’une expression libre et d’une liberté de pensée. Le texte se poursuit relatant une page de l’histoire irakienne contemporaine durant laquelle toute critique du régime est passible de peine de mort. Ainsi, la pièce nous plonge au cœur d’une peur générale, une peur sous une peau tremblante. Ce qui s’y est passé ne peut pas être oublié ou contourné. Un vécu trimballé d’un pays à un autre, d’un exil à un autre. C’est l’histoire de deux amis irakiens qui vivent dans le Royaume de Belgique et qui se rencontrent dans un sauna. Malgré tout le confort de cette situation de relaxation, ils sont plus que jamais tourmentés par un vécu lourd. Sur un ton sarcastique, ils racontent ce qu’ils ont affronté et comment ils sont arrivés là. Leurs propos révèlent des expériences douloureuses qui ont marqué leur mémoire. Des expériences inoubliables malgré le confort de cette nouvelle vie. Par le dialogue et la narration, se forme une structure visuelle et linguistique où s’entremêlent et s’entrelacent le désespoir et l’espoir. Bien qu’ils aient différents points de vue et différentes visions de la vie et du monde, ils partagent la même sensation et la même idée concernant la peur. Malgré qu’ils ont quitté l’Irak et qu’ils se sont installés loin, ils sont encore habités par la peur. La «République de la peur» est une expression humaine qui se forme à travers la narration en tant que structure visuelle et linguistique qui travaille à démanteler le concept d’identité et la souffrance d’un corps qui a quitté sa place et résiste à vivre dans un autre lieu. Le tableau s’éclaircit lorsque les deux amis s’assoient successivement devant une caméra pour présenter ce qui ressemble à un témoignage ou à une biographie, et que le premier raconte sur un ton sarcastique qu’il ne se souvient pas à quelle année ont commencé les guerres…

Son pays en a enchaîné l’une après l’autre, les journaux télévisés faisaient état des nombres de victimes comme s’ils faisaient étalage d’informations ordinaires. Les organismes des droits de l’Homme dénoncent et démontrent, alors que le nombre de morts ne fait que se multiplier. Le deuxième personnage, le taciturne, quant à lui, vit dans le déni, se plonge par tous les moyens dans tout ce que lui offre un pays des libertés, il considère que l’espoir d’une vie meilleure est porté par la nouvelle génération. Avec un décor minimaliste et un éclairage subtil, en prenant appui sur un travail de vidéo. «Republic of Fear» a réussi, en une heure de temps, à résumer la douleur de toute une génération d’Irakiens, pour laquelle les guerres successives n’ont laissé qu’ un souvenir amer et une peur qui transperce le corps.

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