Education : Un retour de vacances sous tension

L’enseignement est un droit pour tout citoyen et c’est à l’Etat de le lui fournir. Mais, pour bien des Tunisiens, et ils sont majoritaires à le penser, l’école publique, c’est du passé !

Plus qu’une semaine et les élèves retrouveront les bancs de leurs établissements. Mais ces «vacances», il s’avère que tous les parents et leurs progénitures ne les auront pas vécues de la même manière : certains en ont profité, ont peut-être voyagé à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, respiré l’air frais, mangé des spécialités culinaires de pays ou de la région, alors que d’autres les auront vécues comme un véritable calvaire.

La raison ? Elle s’explique en quelques phrases, et une mère qui nous a contactés n’a pas mâché ses mots. Elle résume la question de la manière suivante: «S’il vous plaît, dites-leur que nos enfants sont perdus et, personnellement, je ne sais quoi faire. Les grèves des enseignants ou des enseignants suppléants qui manquent, ont complètement faussé toutes les prévisions. Je n’ai pas les moyens de leur payer des cours supplémentaires. Je suis veuve et mon modeste travail me procure juste de quoi vivre sans tendre la main. Nous avons essayé de nous faire aider par une voisine, mais on ne devient pas pédagogue sur un claquement des doigts. En revenant à l’école, mes enfants auront des examens à passer. Je pose la question à qui de droit. Comment pourront-ils le faire, alors que les cours qui ont été sautés n’ont pu être rattrapés ou rapidement abordés ? Nous leur confions nos enfants. C’est à eux de les protéger. C’est à eux de trouver le moyen de le faire. Ceux qui ont inscrit leurs enfants dans le privé sont tranquilles et font actuellement du ski. Qu’ils viennent voir dans quel état sont les miens. Ma fille, déjà, parle de laisser tomber l’école et d’aller apprendre la couture chez sa tante». Voilà où nous en sommes.

Des leviers incontournables

Nous avions soulevé cette question dans de nombreuses éditions précédentes en faisant valoir qu’on ne peut se permettre de traiter les questions relatives à l’enseignement et à l’éducation, comme on traiterait des problèmes de fourrage, de lait ou de sucre.

On organise des réunions interministérielles pour préparer Ramadan et s’assurer que l’on ne manquera pas de bouffe et on néglige de tout mettre en ordre pour assurer une rentrée scolaire ? Nous nous rappelons ce qu’un des parents rencontrés au bas du domicile d’une enseignante qui donnait des cours particuliers nous avait dit : «Que l’on nous prive de lait, de sucre, d’électricité et que nous vivions dans le noir, mais qu’on ne touche pas à l’avenir de nos enfants». Au cas où nous interrogerons la majorité des parents, le même raisonnement sera de rigueur. Il est communément admis dans des pays comme les nôtres, aux moyens limités et dans lesquels on a tout misé sur «l’homme», que l’éducation et la formation sont des leviers incontournables pour sauver les futures générations.

Voyons ce qui se passe en ces temps, où le marché du travail est, pour le moment du moins, complètement bloqué. Des pays développés en quête de main-d’œuvre spécialisée, font une chasse aux cerveaux effrénée pour colmater les brèches qu’ils ont relevées au sein de leur système. Sans diplômes, sans niveau conséquent, sans spécialité dans n’importe quel domaine, point d’avenir et la seule issue est actuellement et demeurera pour un bon bout de temps, une tentative désespérée de prendre le large ou de devenir une alimentation pour poissons. Et l’on se gargarise de promesses, tout en insultant l’intelligence du citoyen en assurant que l’on pourra rattraper le temps perdu et qu’il ne faudrait pas s’alarmer.

La période préparatoire

Un ancien enseignant consulté à ce propos, nous l’a assuré. Cet homme qui a formé des générations d’hommes de grande valeur a été catégorique : «Il ne s’agit pas de livrer un mètre de tissu ou un kilo de sucre en utilisant une toise ou une balance. Transmettre des connaissances est tout un autre problème. L’enseignant parle, explique, mais scrute le visage de ses élèves et y lit les expressions des uns et des autres. Il repère ceux qui n’ont rien compris ou qui n’ont pas bien assimilé. Il revient, en ayant recours, s’il le faut, à une autre façon d’expliquer, s’il est consciencieux, pour consolider chez les uns son message et clarifier ses propos pour les autres. Il ne faudrait pas oublier que la période préparatoire n’est pas aussi efficace chez de nombreux enfants, qui sont reçus en première année avec une faiblesse manifeste dans la lecture, la compréhension des chiffres et de l’écriture.

Cela a tendance à bloquer un tant soit peu le reste de la classe, surtout si cette classe est surchargée. On ne peut pas rattraper le temps perdu, à moins de consentir… le temps nécessaire. Et ce n’est pas toujours possible».

Une solution radicale

Chaque fois qu’on parle de grèves ou d’absences d’enseignants, on ne soulève que le cas des augmentations des salaires ou de titularisation des enseignants. Il n’est question que des droits des enseignants et de leur situation, mais on se demande si l’on est conscient des devoirs que l’on a à l’égard des enfants.

Ces contingences, de toutes les façons, ne sont pas le souci majeur des centaines de milliers de parents qui trouvent qu’au niveau de l’enseignement, de l’éducation et de la formation, il ne saurait être question de sous, de contrat ou d’autres problèmes, alors qu’il s’agit d’avenir de bien des générations.

On a fini par être convaincu que si l’on a des enfants, on se doit de penser à les inscrire dans le privé où la situation est meilleure. «L’école publique» ne risque-t-elle pas de devenir une relique de l’histoire? D’ailleurs à ce propos, bien des parents se demandent pour quelle raison on a interdit de faire passer les examens aux élèves du privé, alors qu’ils ont terminé leurs programmes.

Le droit de grève est un droit constitutionnel et il n’est nullement question de le remettre en question. Le droit de savoir où aboutit une carrière qu’on entame assis entre deux chaises est légitime. Mais, l’enseignement est également un droit pour tout citoyen et c’est à l’Etat de le lui fournir. Mais, pour bien des Tunisiens, et ils sont majoritaires à le penser, l’école publique, c’est du passé. Tant qu’on ne trouvera pas une solution radicale pour résoudre le cas de ces interruptions (peu importe les raisons) qui finissent par devenir intempestives. La solution doit être radicale, dans le cadre d’une formule préservant les droits de toutes les parties prenantes. Le métier d’enseignant doit être justement respecté et attractif, pour que les meilleurs éléments rejoignent ce cadre sur lequel repose la lourde responsabilité de former les générations futures. Dans l’état actuel des choses, ce n’est pas le cas. Les adeptes de l’école publique, par conviction ou contraints, ne sont nullement protégés.

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