Des politiques et des espoirs déçus

Editorial La Presse

DEMAIN, 14 janvier. Le jour où l’ancien président Ben Ali est tombé. Le jour où l’heure du vrai changement a sonné. Pour ce qui est du changement, les Tunisiens ont été servis. Dans le bon ou le mauvais sens ? C’est une autre question. Donc, demain, la classe politique se prépare à célébrer le grand jour, le plus souvent par des manifestations de rue. Je manifeste, donc je suis. Chaque formation espère peser sur le terrain et sur le cours des événements. Un spectre politique complexe qui est dominé, à grands traits, par trois familles, traversées elles aussi par des courants. Sans oublier le populisme, un comportement à part qui peut se greffer sur n’importe quel courant ou presque.   

Commençons par les islamistes. Ecartés du pouvoir, ils ne peuvent se résoudre à l’accepter. Or, visiblement, ils semblent avoir fini par désespérer une bonne partie de la Tunisie lassée par plus de dix années de crise généralisée, déçue par l’absence de capacités de gestion, par le double langage, les suspicions d’affairisme et de complaisance, voire la collusion avec l’extrémisme, par leurs tentatives de contrôler l’appareil d’Etat, de noyauter l’administration et la justice, leurs abus à l’égard du budget de l’Etat, la situation dans laquelle ils ont laissé les finances publiques ; leur projet de société… La liste est longue. Pour se refaire une virginité, Ennahdha a, comme à ses habitudes, fait alliance avec des figures politiques. Très actifs dans certaines régions où ils ont eu un fort ancrage social, ainsi que sur la scène internationale, les islamistes espèrent donc revenir aux affaires, jurant qu’ils ont tiré les bonnes leçons. Seront-ils crus par la majorité des Tunisiens ? On peut être sceptique.

Les Destouriens, incarnés par la dirigeante Abir Moussi. Associée au Benalisme lorsqu’elle s’était jetée brutalement en 2011 dans le chaudron politique, elle a réussi à s’imposer en se revendiquant du mouvement destourien vieux de plus d’un siècle. Elle a fait de son opposition aux islamistes sa marque de fabrique. Avec un bon maillage territorial, une communication didactique et polyvalente et de grandes figures ralliées à sa cause, Abir Moussi suscite toutes sortes de passions contradictoires. Souverainiste, elle appelle à réhabiliter la nation Tunisie. Saura-t-elle convaincre et surtout fédérer ?

Les centristes, socio-démocrates. D’entre toutes, cette famille est coincée dans une position inconfortable. Déjà difficile à qualifier, elle réunit les démocrates, les progressistes, les intellectuels et de grands technocrates. Cette famille fait sens en Tunisie et a montré qu’elle pèse électoralement par le vote massif qui avait porté le défunt Béji Caïd Essebsi et son parti au pouvoir, en 2014. Ses adversaires, ayant pris le récit révolutionnaire comme socle de départ, ont opposé le 14 janvier au 17 décembre, les élites au peuple, l’urbanité à la ruralité, la vieille garde aux jeunes en régions. Caïd Essebsi a pu déconstruire de part en part ces « postulats ». Les femmes, les villes et les régions, les jeunes ont voté en sa faveur, souvenons-nous. Mais cette famille est confrontée à deux problèmes majeurs. Elle est fractionnée, si bien qu’un grand nombre de dirigeants qui s’en revendiquent n’ont pu pragmatiquement se rassembler derrière un seul leader pour peser. Deuxième problème, certaines de ses figures ont été associées à des conflits d’intérêts, voire à des affaires douteuses. Là encore, l’exemple de Nida Tounès est édifiant. A cause de cette désagréable culture de l’entre-soi qui lui colle à la peau, la famille socio-démocrate parviendra-t-elle enfin à apprivoiser ses vieux démons et en tirer les bonnes conclusions ?  

En quatrième, nous citons non pas une famille politique, mais un comportement que beaucoup qualifient de dérive et qui est le populisme. Pour les définir rapidement, les populistes opposent le peuple, vertueux par définition, aux élites politiques, économiques, médiatiques, corrompues par définition aussi. Ils ont la caractéristique commune de désigner des ennemis, intérieurs et/ou extérieurs. Ces populistes animent à des degrés variables, la gauche ainsi que les nationalistes arabes. Mais davantage et surtout le régime en place, représenté par le Président Kaïs Saïed, qui fait de cette scission, peuple-élite, son cheval de bataille. Les populistes s’imprègnent culturellement du pays qu’ils gouvernent, mais idéalisent toujours un peuple « pur ». Avec eux, vient la distribution de la rente, si le pays est riche, ou de projets publics et de hauts postes de responsabilité, même si les bénéficiaires ne sont pas outillés pour les endosser. Malgré une gouvernance qui a donc montré ses limites à tous les niveaux, le « peuple » continuera-t-il à soutenir le président et ses partisans ? Là aussi, on peut être sceptique. Cela étant dit et de quelque côté que l’on se tourne, l’on ne peut nier la profonde déception des Tunisiens de ce qui a été un jour une grande promesse.

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