Vendeurs à la sauvette : Cette masse envahissante et insaisissable !

 

Le spectacle qui s’offre à tous ceux qui traversent le centre de la capitale n’est pas bien reluisant. C’est d’ailleurs le même spectacle dans la majorité des chefs-lieux, les villages, les pourtours des marchés et autres. Bien entendu, c’est de l’étalage anarchique qu’on parle et dont on n’a jamais cessé de parler.

Cela n’a rien de surprenant, les rues et ruelles, qui se trouvent aux deux extrémités de la rue Charles de Gaulle, sont presque interdites à la circulation à des heures bien déterminées et les efforts entrepris pour les dégager sont demeurés jusque-là vains.

L’alerte passée, tout redevient… normal : trottoirs et chaussées sont littéralement réoccupés. Au grand désespoir de tous les commerçants riverains qui n’y peuvent rien.

On a, bien entendu, essayé de placer des obstacles pour empêcher ces vendeurs ambulants qui s’installent d’autorité, ne craignant ni menaces ni autres formes d’intervention. On a multiplié les rondes en les rendant plus fréquentes. Cela s’est avéré inutile. Les vendeurs à la sauvette, cette masse envahissante et insaisissable, arrivaient toujours à avoir l’initiative. C’est peut-être le résultat d’une lutte désespérée pour la survie.

Des cas sociaux !

Mais ces sans-voix, sur lesquels on tombe à bras raccourcis à chaque fois que l’on soulève leur cas et qu’on reproche à la municipalité des lieux de ne pas faire assez pour s’en débarrasser et dégager le centre-ville, sont un véritable phénomène de société. Des cas sociaux que l’on devrait étudier sous un angle autre que la sanction et la chasse à l’homme.

De passage, nous avons essayé de compter ces étalages multicolores et difformes qui, en un clin d’œil, disparaissent pour revenir comme par miracle. Ils ressurgissent de n’importe où, redéploient leurs cartons et se relancent dans leur façon unique de vanter leurs marchandises. Nous nous en sommes arrêtés à… quatre-vingt-huit. Attirés par un amoncellement d’appareils ménagers, que l’on voit fréquemment sur les réseaux sociaux, nous avons oublié de reprendre le compte. Il en restait des dizaines que nous n’avions pas pu recenser.

L’œil vif

Connaît-on leur nombre ? Assurément pas, car, il augmente sans cesse et les nouveaux venus, souvent des sous-traitants de ceux qui contrôlent tout, ceux par qui tout passe, ont l’œil vif et font la loi. «Nous sommes des centaines, mais nous faisons des deux fois huit. Nous nous relayons pour ne pas nous fatiguer et ceux qui quittent la vente se postent dans des endroits bien précis pour surveiller. Les services de contrôle reviennent toujours par surprise et nous devons faire attention. Nous les repérons de loin et grâce au portable, nous essayons de dégager les lieux avant leur arrivée. Nous avons des étalages que nous consentons à sacrifier pour donner le temps aux autres de quitter les lieux», nous confie un de ces vendeurs. A la question relative au risque de tout perdre en cas de saisie, sa réponse était claire : «Nous avons tout perdu depuis bien longtemps. Personnellement j’ai quitté la prison il y a un peu plus d’un mois. Je n’ai commis aucun crime, mais je me trouvais au mauvais endroit au moment d’une descente de la police, le temps de l’enquête et on m’a relâché. Je viens de Jendouba. J’ai quitté l’école après la neuvième de base. J’avais eu douze de moyenne. Il m’était impossible de continuer à étudier. J’ai une famille nombreuse et de vieux parents. Je n’ai pas trouvé de travail et des problèmes de dos m’empêchent de me faire embaucher dans le bâtiment. Là, il y a du travail, mais beaucoup refusent de s’y engager. C’est fatigant. Les entreprises optent de plus en plus, d’ailleurs, pour les réfugiés qui y trouvent leur compte. Je suis là et je travaille à la part. Je partage avec ceux qui me fournissent ce que je vends. Nous sommes nombreux…».

Jeu du chat et de la souris !

Notre interlocuteur nous plaqua là. L’alerte a été donnée et, en quelques minutes, les rues ont été dégagées. Tous les étalages s’étaient volatilisés comme par enchantement. Les uns sont entrés dans les couloirs des bâtiments jouxtant les commerces donnant sur les rues occupées, plutôt réquisitionnées d’autorité, les autres sont montés dans des camionnettes stationnées non loin de là, d’autres enfin se sont fourrés en toute assurance dans des commerces dont les propriétaires sont restés sans réaction. Une fois les services de police et de contrôle passés, tout ce beau monde est revenu avec de nouveaux cartons pour reprendre la vente et tout redevint normal. Un jeu du chat et de la souris ! «C’est ainsi que cela se passe durant toute la journée», nous avoue un autre exposant plein d’assurance. «Moi j’ai essayé de “brûler” vers l’Italie, mais cela n’a pas réussi.

Un de mes camarades est mort. Il a disparu et on ne l’a jamais retrouvé. J’ai mon bac. J’ai fait un peu d’informatique. J’ai travaillé trois mois dans un bureau d’appel, mais j’ai fini par m’ennuyer. Je gagne mieux ma vie, faute de trouver autre chose. J’habite Jebel Lahmar, où j’ai une famille de six personnes. Il n’y a que ma sœur et moi pour faire vivre nos parents et nos deux frères», raconte-t-il.

Et comme on trouve de tout, nous avons été surpris par deux étalages qui offraient du lait et du café ! «Nous avons un voisin qui travaille avec un distributeur. Il nous réserve une part du quota qui lui revient. Je vous assure qu’il ne gagne rien en contrepartie. Il nous aide en tant que voisins. Nous revendons avec une petite différence sur le prix légal, et cela marche. Nous sommes voisins et nous avons quitté l’école au cours de l’année dernière. D’ailleurs, beaucoup de nos camarades de classe ont quitté. L’instituteur ne venait pas toujours. Il était méchant. Il fumait en classe et à cause de ses absences, nous avons de mauvaises notes. Cela ne servait à rien de continuer. C’est pour cela que nous sommes là», nous livrent-ils. Alors que ces deux jeunes enfants nous expliquaient leur situation, celui qui semblait «commander» cette zone (tout est bien réparti pour ne pas créer des problèmes et avoir des ennuis) est intervenu pour leur demander d’arrêter de bavarder.

Sabri, c’est le nom qu’il a bien voulu nous donner, nous expliqua comment il se trouvait là : «J’ai gagné au Promosport une bonne somme. J’étais intérimaire et j’enseignais ( ?!), mais avec les problèmes qui se passent, cela n’est plus rentable. Mon argent m’a permis d’entrer en force dans ce domaine et je suis arrivé à m’intégrer dans ce milieu. Ce n’est pas facile, car tout le monde se méfie de tout le monde. Vous voyez toutes ces personnes qui sont là ? Elles ne bougent pas lors des manifestations qui ont lieu en ville. Nous attendons que les manifestations se terminent pour reprendre notre travail. Nous sommes apolitiques et nous voulons gagner notre vie. C’est le seul moyen honnête que nous avons trouvé». Et de poursuivre, «au lieu de nous faire la chasse, on devrait nous organiser et ne pas essayer de nous recaser n’importe où et surtout pas dans des endroits où personne ne vient. Comme cela se passe à Palerme, Naples ou Marseille. C’est possible et c’est un moyen de limiter les conséquences de la pauvreté. Que voulez-vous que fassent ces jeunes ? Le café, cela a des limites. Le désœuvrement est mauvais conseiller. Qu’on nous donne un travail décent et nombre d’entre nous est prêt à quitter ces lieux. Il faut le leur dire, monsieur». C’est dit.

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