Réforme de la filière laitière | Faouzi Zayani, agriculteur et expert en politique agricole et développement durable, à La Presse : «Pour une production raisonnée et une commercialisation contrôlée»

 

«La filière laitière était jusqu’à 2011 une réussite, elle a su assurer l’autosuffisance et maintenir un équilibre entre l’offre et la demande. D’autres pays voisins ont profité de l’expérience tunisienne. Actuellement, la filière est à l’agonie avec une chute vertigineuse de la production allant jusqu’à 30%».

Comment se porte aujourd’hui la filière laitière en Tunisie ? Pouvez-vous nous donner quelques indicateurs ?

La situation est alarmante depuis quelques mois. Actuellement nous produisons environ 1.300.000 litres de lait par jour et nous consommons au moins 1.800.000 litres. Le coût de revient d’un litre de lait est de 1.750 millimes, mais le producteur, qui perd de l’argent depuis quelques années, vend le litre à 1.340 millimes. Cette situation a engendré la perte d’environ 30% du cheptel et le départ d’un nombre important de producteurs. Nous vivons actuellement une situation inédite, on voit tous les jours des files énormes devant les magasins à la recherche d’un litre de lait.

Il faut savoir également que le lait est un produit de consommation de base, il est indispensable pour tous et particulièrement aux enfants.

La crise dont souffre ce secteur vital depuis des années a engendré une pénurie en cette matière provoquant un déséquilibre sur le marché national. D’après vous, comment remédier à cette situation ?

La filière laitière était jusqu’à 2011 une réussite, elle a su assurer l’autosuffisance et maintenir un équilibre entre l’offre et la demande. D’autres pays voisins ont profité de l’expérience tunisienne. Actuellement la filière est à l’agonie avec une chute vertigineuse de la production allant jusqu’à 30%.

Les pouvoirs publics, depuis des années, n’ont pas pu et voulu adopter les réformes nécessaires pour y remédier.

Nous jugeons que la mesure fondamentale à prendre aujourd’hui est la rémunération des producteurs. Il est inconcevable de continuer à payer le litre de lait aux producteurs à 1.340 millimes dont 200 millimes payés par les industriels tandis que le prix réel s’élève à 1.750 millimes.

Y a-t-il des solutions ou des tentatives pour mettre fin à cette crise ?

Il y a eu quelques tentatives pour développer le secteur ou plutôt pour le maintenir en équilibre, mais cela n’a pas pu durer.

La filière laitière a une faible productivité, c’est pourquoi nous estimons que la recherche scientifique agricole doit être au centre d’une métamorphose de la filière. Cette métamorphose doit se focaliser sur la productivité, et c’est l’une des solutions majeures pour développer la production et améliorer le revenu des éleveurs (c’est avec un nombre réduit de vaches et une bonne productivité que l’on assure un équilibre entre l’offre et la demande).Nous manquons également des matières premières pour bétail. La plupart des matières premières sont importées, ce qui rend la filière vulnérable. Une politique agricole de court et moyen termes doit mettre en valeur les cultures fourragères en utilisant massivement les eaux usées traitées. Cela est indispensable pour redynamiser le secteur et éviter de plus en plus les importations massives.

Il faut également diversifier la consommation du lait et se tourner vers le lait de chèvres et de chamelles.

Quelles mesures urgentes faut-il prendre pour aider la filière laitière en Tunisie à surmonter la crise à laquelle fait face et qui perdure ?

Dans l’immédiat, la crise va perdurer pour au moins quelques mois et il n’existe pas de solutions urgentes, excepté l’importation temporaire de lait ou l’importation de vaches laitières pour augmenter la production et améliorer la race et la génétique.

La production laitière est actuellement commercialisée essentiellement via des circuits informels. Comment faut-il garantir la qualité et la certification de la qualité du lait, pour organiser sa commercialisation ?

La qualité est l’affaire de tous. Nous sommes tous responsables. Les associations de défense des droits de consommateurs sont responsables de la qualité de tous les produits commercialisés et particulièrement les produits alimentaires tels que le lait.

L’Etat est le premier garant de la qualité des produits de consommation. Pour une transparence efficace et un contrôle sans faille, l’Etat doit procéder à la constitution d’une commission pluridisciplinaire associant les ministères de l’Agriculture, de l’Industrie, du Commerce, de la Santé, de l’Environnement, de l’Intérieur et des représentants de la société civile. Cette commission a pour rôle de veiller sur la traçabilité, la qualité des produits alimentaires et à sa bonne commercialisation. Cette commission doit œuvrer également pour se doter d’un laboratoire ultramoderne pour mener à bien toutes les actions de contrôle.

La santé du consommateur doit être une priorité nationale, c’est pourquoi il faut mettre tous les moyens en faveur d’une production raisonnée et maîtrisée et une commercialisation contrôlée.

La durabilité de la filière doit être assurée en mettant l’éleveur au centre de gravité de toute réforme et non à son exclusion.

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