L’été s’annonce caniculaire et ce sont les températures records, enregistrées au mois de juin, qui le prouvent car excédant la moyenne de 6 à 10°C supplémentaires. Pour les Tunisiens, la chaleur torride doit impérativement être gérée afin de pouvoir résister à ses répercussions physiques et morales et mener, ainsi, leur quotidien dans des conditions, un tant soit peu, favorables. Néanmoins, la lutte contre la canicule exige des moyens dont seules la classe aisée et celle, moyenne — quoique appauvrie — disposent, non sans sacrifice, d’ailleurs, ni dépenses pesant lourdement sur le budget familial… Les trois mois caniculaires se termineront, d’ailleurs, par un «choc émotionnel», un fardeau à devoir assumer telle une «pénalité» infligée pour avoir dû investir dans le rafraîchissement ! La facture de l’électricité sera, sans aucun doute, impitoyable et irrévocable.


Il est midi passé, en ce dimanche 30juin 2019. Muni d’une casquette et vêtu d’un tee-shirt en coton et d’un bermuda, Tahar Mahjoubi, retraité, reprend le chemin de la maison, un journal à la main. Agé de 62 ans, ce monsieur a exercé sa profession d’ingénieur dans d’autres pays avant de revenir s’installer en Tunisie. Cela dit, il a su profiter, il y a plus de dix ans, des prix abordables des climatiseurs et de son revenu assez confortable pour faire l’acquisition de quatre climatiseurs. «J’en ai un, d’une puissance de 24 mille BTU, et trois autres, d’une puissance de 12 mille BTU, chacun. Dieu soit loué, j’ai acheté ces climatiseurs au temps où leurs prix étaient assez raisonnables. Mais si j’étais dans l’obligation, de nos jours, d’en acheter un, ça aurait été quelque peu difficile», avoue-t-il. Tahar a la ferme conviction que les Tunisiens vivent une véritable crise matérielle causée par la chute vertigineuse du pouvoir d’achat, de l’inflation économique et de la dégringolade du dinar. D’ailleurs, il considère que son niveau de vie a, lui aussi, chuté d’un cran ; lui, qui a pourtant su gagner sa vie grâce à un niveau intellectuel prestigieux. «Avant, je me retrouvais bien dans la classe sociale des personnes aisées. Mais depuis quelques années, je pense que je fais plutôt partie de la classe moyenne, car du moment où vous vivez dans la dignité mais que vous vous trouvez, souvent, dans l’incapacité matérielle d’acheter un produit donné, vous faites sûrement partie de la classe moyenne», explique-t-il. Pour Tahar, comme pour la majorité des Tunisiens, la facture de l’électricité sera bien salée. Il estime qu’il devra verser pas moins de 500 dinars à la Steg pour une consommation de deux mois. «Avant, la facture de l’électricité n’excédait point les 200 dinars», rappelle-t-il. Actuellement, la cherté de la vie touche, sensiblement, toutes les classes sociales. En été, les dépenses destinées aux loisirs ne parviennent plus à les couvrir. «Même pour passer des vacances, j’avais l’habitude de louer une maison à El Maâmoura, deux mois durant, contre la modique somme de 1.200 dinars par mois. Cette même maison est, désormais, louée à raison de 6.000 dinars par mois, ce qui ne convient aucunement à mon budget spécial vacances. Du coup, poursuit-il, je me contente, à l’instar de bon nombre de Tunisiens, d’un séjour de trois ou de quatre jours dans un hôtel». Et d’ajouter que la baisse du pouvoir d’achat et les faibles rémunérations ont fini par contraindre ses fils —ingénieurs comme leur père— à quitter le pays pour vivre dans de meilleures conditions. 

La clim’ : une nécessité absolue !

Etre au frais pour prévenir les effets néfastes de la canicule ne relève plus du luxe. Il s’agit d’une nécessité. C’est du moins ce qu’affirme Ahlem Naguazi, 36 ans,  mariée et mère de deux enfants. Ahlem travaille comme caissière à plein temps, dans un supermarché. Ce timing a tout de même ceci de bon qu’il lui permet de rester au frais toute la journée. Mais une fois la journée terminée, cette jeune maman n’a d’autre choix que de retourner chez elle et de mettre en marche les deux climatiseurs, d’une puissance de 12 mille BTU, chacun. «La climatisation est une nécessité absolue durant la saison estivale. Personnellement, j’habite dans un étage, ce qui augmente sensiblement notre exposition au soleil et par conséquent la montée de la température du foyer familial. Mon mari et moi avons opté, il y a cinq ans, pour l’achat de deux climatiseurs. L’un a été installé à la chambre à coucher, et l’autre au salon. Une fois à la maison, nous mettons en marche les climatiseurs et nous les éteignons à cinq heures du matin. Même mes enfants délaissent leur chambre pour dormir dans le salon, bien au frais», fait-elle remarquer. Quant au budget accordé à ce luxe devenu une stricte nécessité, Ahlem n’en a aucune idée. «C’est mon mari qui se charge du payement des factures et du budget spécial été», indique-t-elle d’un sourire espiègle.

La patience…

Si Tahar parvient, à la fin de sa carrière, à repenser son mode de vie en s’appuyant sur une analyse rationnelle mais tout aussi critique du pouvoir d’achat en régression et des perspectives qui s’offrent au Tunisien, et que Ahlem use du progrès technologique pour doter sa famille d’un confort essentiel à leur bien-être, Belgacem Abbassi, lui, se contente de vivre au jour le jour. Il faut dire que le verbe «vivre» n’est employé, dans son cas et dans bien des cas sociaux, qu’au sens propre, à savoir  «être en vie». Belgacem survit, un tant soit peu, à la précarité. Ce sénior âgé de 71 ans gagne son pain quotidien en vendant de la menthe fraîche, des salades notamment des laitues et du pain traditionnel appelé communément «tabouna». Maigre comme un doigt, il a pris l’habitude d’exposer son petit étal au seuil d’un supermarché situé au Grand-Tunis. Défiant la canicule, il prend soin de choisir une petite place à l’ombre, fuyant ainsi les rayons infernaux d’un soleil de plomb. «Je vis seul dans un garage que je loue à 200 dinars par mois. Je passe toute la journée au travail, dans l’espoir de vendre mes produits, de quoi subvenir à mes besoins les plus essentiels. Mais en été, tout devient rude. A la fin de la journée, je rentre chez moi et je rafraîchis à l’eau le parterre pour réduire, ne serait-ce qu’un peu, la chaleur qui règne en maître dans le garage», indique-t-il sur un ton serein ; une sérénité qui trahit son incapacité non seulement à lutter contre la canicule, mais aussi à quitter cette sphère infernale qu’est la pauvreté. «Je n’ai pas un ventilateur pour aérer mon chez-moi. D’ailleurs, je bénéficie de l’électricité grâce au propriétaire par charité. La seule chose qui m’aide à surmonter la canicule durant tout l’été c’est la patience…», ajoute-t-il, résigné.

Un climatiseur en dépit de la précarité !

Sous un soleil imposant, Chaïma Laâroussi et Hadil Ben Ali pressent le pas pour faire des courses. Ces deux jeunes filles sont des cousines. Chaïma a 26 ans. Responsable de sa famille, elle s’acharne, bec et ongles, à gagner sa vie et celle de son père récemment atteint d’une crise cardiaque, de sa mère, de sa sœur mais aussi de sa tante et de son cousin qui vivent avec eux pour des raisons compliquées… «Je suis livreuse d’eau et de boissons fraîches et chaudes au souk de Mégrine. Ma journée de travail commence à quatre heures du matin pour se terminer à 16h00. Et c’est à la fin de la journée que je reçois ma commission auprès des marchands. En dépit de l’informalité de mon boulot et de mon maigre salaire, je me suis trouvée, cet été, dans l’obligation de faire l’acquisition d’un climatiseur, l’état de santé de mon père m’y oblige», indique-t-elle. Pourtant, Chaïma a toutes les raisons de faire des économies pour célébrer son mariage qu’elle reporte chaque année, pour garantir la nourriture à sa famille. «Je ne vous cache pas qu’il nous arrive de nous contenter d’un repas par jour, ce qui est —je suppose— le cas de bon nombre de Tunisiens. Mais l’effet d’un petit ventilateur ne suffit plus à garantir le confort indispensable à la santé et au bien-être de mon père. Du coup, j’ai acheté un climatiseur d’une valeur de 1.250 dinars à payer par facilité. Chaque mois, je dois me débrouiller pour verser cent dinars au commerçant, et ce, sur une durée d’un an», indique-t-elle. Pour Chaïma comme pour tous ceux qui disposent d’un revenu rudimentaire, l’été rime avec calvaire et non avec loisirs ni joie de vivre. «Parfois, l’envie me tente d’aller à la plage et de faire ainsi plaisir à ma mère. Mais, un bout de papier et un stylo à la main, je calcule toutes les dépenses qui risquent de s’ensuivre : les frais du transport, les sandwichs, des boissons gazeuses ; tous ces détails qui semblent banals finissent par me dissuader», ajoute-t-elle, frustrée.

Un ventilateur en commun !
Contrairement à Chaïma, Hadil âgée de 20 printemps est étudiante en génie-chimie. Voilée, elle évite de sortir le jour et préfère ne sortir qu’à la tombée de la nuit, en famille. Pour elle, l’été ne nécessite pas un budget particulier vu qu’elle se contente de quelques sorties le soir ou de baignades occasionnelles en famille. «Je fais partie d’une famille composée de cinq personnes. Nous ne disposons que d’un ventilateur pour apporter quelque fraîcheur au foyer. Le soir, nous ouvrons toutes les fenêtres pour créer un courant d’air et cela marche dans la majorité des cas», indique-t-elle, résignée. Certes, l’argent ne fait pas le bonheur —comme le dit si bien le fameux proverbe—, mais il y contribue considérablement. Le vécu des catégories vulnérables le prouve amplement…

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