Détermination, Espérance, Vision… Wahid Ibrahim, ancien directeur général de l’Office du tourisme tunisien, s’est éteint le 3 juillet 2019, à l’âge de 73 ans. Avec plus de trente ans accumulés dans ce secteur fragile et qui demande de hautes compétences en la matière, il aura été une figure de proue pour les nombreuses réalisations qui ont vu le jour dans ce domaine, grâce à son savoir-faire reconnu par ses pairs du monde entier, son charisme et son flair à toute épreuve, pour rehausser la Tunisie parmi les pays les plus compétents dans le domaine touristique. Et même durant ses années de retraite dans sa région d’El Haouaria, il n’avait pas cessé d’être actif (même de loin) et de prodiguer constamment ses conseils — comme nous allons le voir ci-après — pour faire évoluer le secteur touristique dans la bonne direction. Voici donc l’itinéraire de ce grand architecte du secteur, et même ses «rêves» nombreux et agissants parmi lesquels ceux de l’été dernier (il y a exactement un an,jour pour jour).


Confessions : les rêves de Wahid Brahim va-t-on les réaliser ?

 J’en ai rêvé…personne ne l’a fait :

Lors d’un colloque organisé avant le 14 janvier et portant sur le potentiel touristique de Tunis et banlieues, je m’étais permis d’articuler mon intervention autour d’un rêve multifacettes :

En voici un compte rendu suffisamment long pour suggérer l’immensité des actions à entreprendre pour que la capitale et sa région affirment leur vocation touristique .

Les atouts de tous genres n’y manquent pas. 

Tunis a tout pour séduire et convaincre et devrait s’inspirer de villes méditerranéennes comme Barcelone, Marseille, Naples, Athènes, Beyrouth, Istanbul, etc.

Tunis a tout pour être une destination de rêve, et c’est pour cette raison que je me suis permis de rêver :

  • J’ai rêvé de la constitution d’un Conseil consultatif régional pour la promotion du tourisme dans la région, composé par les hôteliers, les agents de voyages, les compagnies aériennes et maritimes, les restaurateurs, les responsables du patrimoine, les municipalités, les représentants des ministères concernés afin de traiter tous les problèmes inhérents à son développement touristique, suggérer des solutions rapides et réalisables et prendre des décisions qui ne resteraient pas lettre morte.
  • J’ai rêvé que la région est parvenue à se créer une identité touristique claire et forte lui permettant de mettre en valeur sa personnalité en usant des spécificités dont elle dispose.
  • J’ai rêvé d’une structure ou d’un organisme mixte chargé de réaliser des programmes d’animation et d’événements et d’utiliser la communication événementielle à longueur d’année.
  • J’ai rêvé d’une structure spécialisée dans la commercialisation et le marketing écumant tous les continents pour faire connaître les spécificités touristiques de la région.
  • J’ai rêvé d’un Syndicat d’initiative animé et réveillé de sa longue léthargie.
  • J’ai rêvé de la grande Avenue Bourguiba envahie par les artistes de rue (toutes formes d’expressions artistiques confondues), à l’instar de toutes les villes méditerranéennes comme Marseille, Barcelone, Athènes, Istanbul, etc., sans qu’ils soient accusés de tapage sur la voie publique !
  • J’ai rêvé que les fleuristes de l’Avenue étaient revenus à leur emplacement initial entre la statue d’Ibn Khaldoun et le Théâtre municipal, après avoir quitté le lieu pollué où ils sont actuellement logés derrière les viaducs et les plaques, comme on dit. « Win hattouk y a tbak el ward ! »
  • J’ai rêvé d’un quartier entier de la Médina entièrement réaménagé selon une vision moderne et intégrée, commençant à la rue du Pacha et aboutissant à Sabbaghine, décrété comme périmètre d’intervention touristique, jouissant de tous les encouragements et de toutes les incitations et où seraient installés des formules d’hébergement multiples et variées, des restaurants, des bars, des casinos, des cabarets, de grands espaces dédiés à un artisanat valorisé, en lieu et place des maisons en ruines et des échoppes folkloriques à quat’sous!

Ainsi, de quartier en quartier, la Médina de Tunis, la plus belle en Méditerranée, dit-on, serait devenue un pôle d’attraction pour tous les touristes. Tout le monde y trouverait son compte car quatre ou cinq demeures anciennes transformées en restaurants ou en maisons d’hôtes de luxe dans la Médina, restent insuffisants.

C’est la concentration qui crée l’animation.

  • J’ai rêvé d’une ville propre, aux murs blanchis à la chaux, avec des rues pavées, garnies de pots de géraniums suspendus à chaque fenêtre, sans la présence de fils électriques tissant des toiles d’araignées laides sur des façades souvent lépreuses, sans des ordures à chaque recoin, à longueur de journée et sans des ateliers bruyants et des dépôts ayant envahi les Makhzens des vieilles demeures patriciennes.
  • J’ai rêvé de circuits touristiques convenablement tracés et pourvus de signalisations suffisantes pour que le visiteur puisse y accéder librement et en toute sécurité.
  • J’ai rêvé de la Goulette renouant avec son éclat d’antan et retrouvant sa renommée de cité cosmopolite et multiconfessionnelle où des restaurants de toutes les catégories servent le vrai complet/poisson et les spécialités gastronomiques judéo-tunisiennes qui ont fait sa réputation.
  • J’ai rêvé que la Karraka de la Goulette était devenue un Centre d’animation proposant des spectacles inspirés de l’histoire des Corsaires et des manifestations destinées, notamment, aux touristes croisiéristes.
  • J’ai rêvé d’une salle de spectacles à Tunis présentant un show multimédia qui fournit aux visiteurs, dès leur arrivée, une image complète et une introduction claire sur l’histoire de la capitale, prélude à sa découverte sur le terrain. 
  • J’ai rêvé d’un même dispositif à Carthage qui, compte-tenu de l’éparpillement des centres d’intérêt archéologiques du site, en facilite la lecture et en fait saisir l’aura et la valeur historiques.
  • J’ai rêvé du parking rustique et hirsute jouxtant le Musée de Carthage et l’Acropolium aménagé à la mesure du prestige historique du lieu, sans les « gourbis » hideux qui en squattent les abords où l’on s’adonne à un commerce de pacotilles artisanales et de copies approximatives d’objets archéologiques.
  • J’ai rêvé d’un monument dédié à Hannibal, l’enfant du pays le plus universellement connu, conçu à la mesure de son génie et édifié suite à un concours international auquel auraient participé les plus grands architectes et les plus grands artistes du monde. Ce monument deviendrait l’icône du tourisme culturel dans la région et en Tunisie.
  • J’ai rêvé de Sidi Bou Saïd, sans ses baraques de produits-souvenirs et sans ses « beznessa » qui en hantent les coins et les recoins.
  • J’ai rêvé de la région de Borj Cédria, réaménagée, avec des plages animées et équipées, comme ses semblables de la banlieue nord.
  • J’ai rêvé d’un Parc environnemental à Boukornine, aménagé pour donner une valeur ajoutée écologique à l’offre touristique de la région.
  • J’ai rêvé de Labib, ce héros-mascotte des Boulevards de l’Environnement, recyclé en agent municipal, poussant une brouette et y jetant les bouteilles en plastique et les canettes de bière vides trouvées sur son chemin, au lieu de rester debout et immobile à chaque carrefour, tel un demeuré, en compagnie de sa progéniture, comptant les voitures et respirant à pleins poumons leurs gaz toxiques !
  • J’ai rêvé d’agences de voyages organisant, pour les touristes de Tunis et des Côtes de Carthage, des programmes quotidiens d’excursions dans la capitale, par bus à toit découvert et avec commentaires multilangues, une sorte de «Tunisvision » sympathique et accessible à tout moment de la journée.
  • J’ai rêvé de sorties en mer, dans le Golfe de Tunis, pour aller vers Korbous, Ghar El Melh, Zembra, El Haouaria, Bizerte…afin d’animer le golfe et pour que les touristes vivent autrement leur séjour.
  • J’ai rêvé de restaurants propres et ouverts même à des heures tardives de la nuit, faisant honneur à la cuisine tunisienne authentique et donnant d’elle une belle image. Car il n’existe pas, à Tunis et banlieues, un seul restaurant servant le couscous Berzguen, le Ftet, le poisson à la Charmoula, le Cheïkh Fterich, la Seffa, le Barkoukech, le Bezine, etc.
  • J’ai rêvé de taxis propres avec des chauffeurs gantés de blanc, sentant bon la fleur d’oranger ou de jasmin, n’allumant pas leur cigarette à tout bout de champ, sans le vacarme d’une radio calée sur Radio Zitouna où le son est poussé au maximum et n’affirmant pas au client-touriste que le compteur marque le montant de la course en euros et non en dinars !
  • J’ai rêvé de cafés et autres lieux publics avec coins non fumeurs où règne une hygiène impeccable, dotés de toilettes propres et dispensant des prestations de qualité.
  • J’ai rêvé de parkings de bus touristiques sécurisés et aménagés pour accueillir les touristes dans une sorte de «Club-House» disposant d’équipements adéquats, aux abords de la Médina de Tunis, à Carthage, à Sidi Bou Saïd et au Bardo.
  • J’ai rêvé de musées ayant subi une sérieuse mise à niveau, des musées modernes alimentés régulièrement de nouvelles collections archéologiques et ouverts aux visites nocturnes en été et durant le mois de Ramadan.
  • J’ai rêvé de nouvelles salles de cinéma, ayant pris la relève de celles fermées et transformées en friperies de luxe, ou en fast-food, projetant des films étrangers et tunisiens de qualité.
  • J’ai rêvé d’un mobilier urbain élégant et adapté au style de chaque quartier :  art moderne et art nouveau pour la ville moderne, arabo-islamique pour la Médina,  high-tech pour les nouveaux quartiers, arabo-andalou pour Sidi Bou Saïd, italien colonial pour la Goulette, le Kram et La Marsa, romano-carthaginois pour Carthage.
  • J’ai rêvé d’un TCB ( Tunisia Convention Bureau, destiné à promouvoir le tourisme d’affaires et de congrès ) retourner à la vie, après avoir été étouffé dans l’oeuf.
  • J’ai rêvé de Tunisair se comporter (je dis bien se comporter et non se transformer) en compagnie Low Cost en hiver, encourageant le client européen et maghrébin à acheter des courts séjours et des week-ends
  • J’ai rêvé de la fin du chantier de la Cité de la Culture de l’Avenue Mohammed V, affichant son programme un an à l’avance pour attirer des visiteurs du monde entier.
  • J’ai rêvé d’un Festival de Carthage annonçant également son programme un an avant son ouverture, pour devenir un véritable produit touristique faisant l’objet d’une action marketing appropriée.
  • J’ai rêvé d’une exploitation touristique ramadanesque avec l’organisation d’excursions nocturnes pour groupes de touristes, par l’intermédiaire d’agences de voyages, en provenance de Hammamet, de Yasmine – Hammamet, de Sousse, de Bizerte et d’autres villes afin de profiter du seul mois de l’année où règne une animation nocturne spontanée. Le programme commencerait par un dîner traditionnel de rupture du jeûne, suivi d’une soirée-spectacle à Bab Souika ou dans le cadre du Festival de la Médina, d’un thé à Sidi Bou Saïd, puis d’un Hammam dans un bain maure et enfin par un «S’hour» dans les règles de l’art.
  • J’ai rêvé d’une administration plus souple, facilitant les formalités d’ouverture de pensions, de maisons d’hôtes, de restaurants, de cafés, de bars, de centres d’animation et de tout projet accessible aux jeunes promoteurs.
  • J’ai rêvé de facilitations accordées par les banques aux jeunes promoteurs, en ne leur exigeant pas des conditions impossibles, et en considérant leur aptitude professionnelle, comme la meilleure des garanties.
  • J’ai rêvé d’un cahier des charges permettant à chaque famille tunisienne ayant une chambre vide de l’aménager et de l’exploiter en tant que« logement chez l’habitant ».
  • J’ai rêvé de la mise à niveau des hôtels dits NC ou Non Classés. Ainsi, on effacerait cette classification (N.C) étant donné que les textes réglementant les pensions, les chambres d’hôtes, les hôtels de charme ont été promulgués.
  • J’ai rêvé d’une vision claire des produits touristiques que pourrait exploiter la région de Tunis et sa banlieue :
    • Des produits balnéaires situés à Gammarth, Raoued, La Marsa et Borj Cédria.
    • Des produits de santé et de thalassothérapie dans la région et de cures thermales à Korbous. Cette station thermale pourrait être considérée comme une banlieue de Tunis moyennant une liaison maritime régulière entre les deux rives du Golfe de Tunis.
    • Des produits sportifs : golf, tennis, régates, marathon…
    • Des produits culturels : Carthage, Oudhna, musées, Médina, festivals, soirées, concerts, shopping.
    • Des produits en relation avec le tourisme de congrès et des affaires. (Mice)
  • J’ai rêvé de programmes de formation qui iraient de pair avec les spécificités des produits de la région.
  • J’ai rêvé d’un portail Web pour Tunis et sa région, offrant des possibilités d’information, de réservation, d’achat et de paiement sécurisés
  • J’ai rêvé de tout ça parce qu’il n’est pas encore interdit de rêver .

PS:

Ce texte un peu longuet a été publié en 2011, espérant que le nouveau Maire « désigné « pouvait l’inspirer ou le stimuler. Tout DGA de l’ONTT qu’il était, il n’avait pas daigné lever le moindre petit doigt.

J’espère que la nouvelle Maire de la Capitale lèvera juste un petit orteil pour sortir sa Ville de sa léthargie touristique.


Par Bady BEN NACEUR avec la collaboration d’Alphenso Campisi


Petite présentation de Wahid

Il était, une fois, une grande figure du tourisme ! Angliciste de formation et après une parenthèse à Paris Dauphine pour des études de Traduction et Interprétariat, Wahid Ibrahim a commencé sa carrière professionnelle en tant qu’animateur au Club Med (G.O), pour intégrer par la suite l’Office national du tourisme tunisien en 1972.  Durant son brillant parcours, il a su gravir tous les échelons grâce à sa rigueur, abnégation et amour pour son travail et son pays. De chef de bureau, il est passé à occuper un poste de responsabilité au sein de la Direction du marketing, pour enfin être nommé au poste de Directeur général de l’ONTT durant 2 mandats : de 1993 à 1997  et de 2004 à 2005. Lors de ses 35 ans de carrière, Wahid Ibrahim a contribué à la promotion du tourisme tunisien au plus haut niveau dans les différents marchés européens en sa qualité de Représentant de l’ONTT en Allemagne, Suisse et Péninsule Ibérique. Dès le premier contact avec les professionnels du secteur, son charisme et son autorité innés faisaient l’admiration non   seulement des médias mais aussi des responsables des TO leaders, opérant au départ des principaux gisements émetteurs vers la Tunisie. Son intelligence, sa  perspicacité et son souci du détail ont marqué le choix et la gestion des actions de marketing qu’il réalisait à l’occasion des grands rendez-vous du secteur touristique. Certaines d’entres elles  seront probablement  imitées un jour mais jamais égalées. Je voudrais citer en l’occurrence quelques opérations spéciales qui ne peuvent être pilotées que par un grand visionnaire, un vrai fonceur et une figure de proue et dont l’impact est resté indélébile jusqu’à nos jours. La Caravane d’Hannibal, le Congrès de la DRV qui a été clôturé par un  dîner de clôture dans les ruelles de la Medina de Sousse, sur les traces des Morisques en Tunisie, le Congrès de la FEAAV, etc. portent la signature de Wahid Ibrahim.   En 2005 il a quitté l’Ontt pour une retraite bien méritée durant laquelle il a consacré son temps à séduire ses adeptes et ses followers sur les réseaux sociaux à travers les mots et par le biais de récits alliant humour, rigueur, poésie et amour.

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