Feu Abdelaziz El Aroui, le chroniqueur, virtuose du micro et grand homme de radio du bon vieux temps, avait une belle histoire avec les taxis-bébés d’antan et leurs chauffeurs. Ceux-ci constituaient une source inépuisable de l’infatigable champion de la critique et du franc-parler, sachant mettre le doigt sur toute plaie, tout en proposant la thérapie indiquée. Le monsieur était si bien écouté et apprécié que ses très nombreux auditeurs des années 50 et 60, surtout, ont fini par le hisser au rang d’un tribunal, considéré plus efficace que le vrai tribunal! Et l’on entendait souvent dire et redire à chaque conflit «Allez vous plaindre à El Aroui» (Ichki lil Aroui). Une seule phrase de sa part pouvait mettre en branle et le feu aux trousses des officiels de son époque. Baba Aziz mériterait plus d’un papier pour le faire mieux connaître par nos jeunes et moins jeunes. Il mériterait, peut-être, toute une série.

Les propos médisants des taxis des temps présents (voir notre article du 11-05-2019 intitulé «taxistes roublards») ont tôt fait de m’inviter à m’évader bien loin dans l’espace et dans le temps pour prolonger à pic et naviguer allègrement dans les eaux calmes et limpides de l’océan de mes beaux souvenirs nostalgiques.

La «tortue» dans les rues tortueuses !
Et c’est justement de ces taxis-bébés, adroitement maîtrisés et pilotés par des humains on ne peut plus humains. Qui appelaient les résidents par leurs noms et prénoms, frappaient à leurs portes aux «mauvais bons moments», pour les prendre en charge, leur tendre la main affablement et les conduire plus vite que le vent à l’hôpital ou au toubib désigné par les clients.
Ces «bébés-taxis» doivent évidemment leurs qualificatif et adjectif épithète, à leurs gabarits réduits et ramassés, rappelant la taille de charmants bébés. Ces véhicules si mignons de couleurs rouge et blanc, prenant la forme d’une tortue, se faufilaient avec une agilité inouïe, à travers les ruelles tortueuses de la Médina. Et en un clin d’œil s’évaporaient dans le dédale et les profondeurs de la vieille ville.
Ces «tortues» mobiles étaient juste assez grandes pour embarquer plus ou moins à l’aise un couple maigrichon flanqué, à la limite, d’un empoisonnant «diablotin» et d’un couffin nabeulien ou gabésien. Ceux-ci venant de refaire surface et de se réconcilier avec une société les ayant longtemps oubliés.
Cela à la faveur d’un va-t-en-guerre officiel sans répit contre les emballages en plastique si nocifs et si maudits…

Ennemi racé du «bendir»!
A l’époque donc, qui disait taxi «BB» disait Abdelaziz El Aroui, alias Baba Aziz, une appellation fort sympathique que lui prêtait aimablement son entourage professionnel, le considérant son père spirituel, son guide et son conseiller aux «mauvais bons» moments. L’éternel ami du tambourin était notoirement l’ennemi juré de l’autre instrument de la famille du tambour, comprenez «le bendir». Le grand absent-présent, jongleur hors pair des dialectaux verbes et compléments, était vif-argent, une mine inépuisable de finesse d’esprit, de jovialité et d’humour, tantôt noir, tantôt blanc… mais jamais gris de toute façon…

Ou bien des figues, ou bien des raisins!
Je suppose qu’à table, à ses repas, toujours sobres et frugaux, le légendaire maître du studio et du micro aurait toujours rechigné à prendre deux genres de dessert à la fois. Et, Oum Falafel, ce nom si mignon, rendu alors célèbre par Baba Aziz à force de chouchouter, sur antenne, sa douce moitié, aurait toujours devancé ses désirs. Celle-ci savait, plus que nous autres, ayant vécu avec lui, la belle époque du TSF et du transistor, que le mari-fidèle à ses principes et son micro—, était bien loin du genre mi-figue, mi-raisin. Oui, Baba Aziz était, en toutes circonstances, tranchant. Il ne mâchait point ses mots. Et ne basculait pas dans son discours entre le «tantôt oui» et le «tantôt non» et le «tantôt oui et non»! Ô combien, j’imagine toujours, il aurait détesté et eu de l’aversion pour le terrible et fantastique caméléon. Même pour chasser les esprits, les démons et les trafiquants. Contre lesquels il s’est battu bec et ongles inlassablement.

Tin! Baba Aziz s’annonce!
A l’époque coloniale, où pourtant le simple «non!» n’était pas si simple à dire ni, bien sûr, à écrire, médiatiquement, il savait le dire astucieusement sans provoquer le courroux des colons, parvenant à passer ses messages habilement et «à faire avaler la pillule» à l’adversaire du moment, pour pouvoir continuer sa tâche sans accrocs, ni suspension.
Oui, ceux qui avaient vécu et mal vécu le colonialisme, si assommant et si pesant sur le quotidien de l’autochtone et citoyen de second ordre, savaient plus que tout le monde que le «non !» était synonyme de répudiation. Et, exposait tout nom et prénom aux risques, incontournables, d’être expédié aux bagnes et… viré, plus vite que le vent, aux fenêtres des prisons !
Le défunt confrère hors pair, une belle plume alerte, percutante, qui accrochait et dérangeait quoi qu’il fît pour masquer et feinter (au sein de l’ex-Petit Matin des années 50) était toujours l’illustre invité et ami fidèle de ces «taxis acrobates». Que Baba Aziz, n’ayant jamais acquis de voiture, ni obtenu le permis de conduire, empruntait presque chaque jour que faisait le bon Dieu pour rejoindre, plus vite que la musique, les studios de la radio, se saisir de son magique micro et mettre du baume au cœur des effectifs record de ses auditeurs, à travers ses passionnantes chroniques, puisant le plus clair de ses éléments des «taxistes BB» du bon vieux temps…

Baba Aziz ! «Réveille-toi !»
Cela dit, que faire avec le casse-tête chinois des taxis de l’aéroport. Et, même d’ailleurs, faisant souvent abstraction de la fameuse règle géométrique disant que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à l’autre ?
Pour ma part, j’ai en tête beaucoup d’idées qui me travaillent jusqu’aux entrailles.
Mais pardi ! Que valent mes idées par rapport à celles de Baba Aziz ? Cette machine quatre fois quatre, tout-terrain, à «fabriquer» les idées à profusion ! Mais, hélas aujourd’hui, dans une panne éternelle que nul être au monde n’est en mesure de vaincre et dépanner, y compris le mécanicien le plus illuminé! Baba Aziz est maintenant hélas ! éternellement inscrit aux abonnés absents, «hors réseau» et injoignable ni à Radès, son fief, ni à la radio, il me faudrait peut-être songer à joindre son tombeau (à El Jallaz), là où il repose en paix, avec sa «déesse» et sa dulcinée. Pour m’y recueillir et lui réciter humblement la «Fatiha». Avant de le soustraire doucettement de son «sommeil si profond», ne serait-ce que pour quelques courts instants. Pour lui soumettre les symptômes de la maladie de ces «diables roulants». Et lui réclamer tout gentiment, sans trop le déranger, l’antidote de poison à prescrire, pour espérer guérir la maladie, et en finir avec la mascarade de ces taxis. Il me soufflerait, peut-être, l’une de ses recettes en or. J’irais alors peut-être tout de suite courant…volant… allégrement, frapper fort à la bonne porte, pour transmettre fidèlement le projet de solution, préconisé par la bonne âme consultée. Avec aussi, peut-être, mes modestes idées, mes constats et interrogations au «général» ès qualités de l’armée des ronds de cuir, pas forcément bien inspirés.

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