Mes odyssées en Méditerranée | Livre – « De Tunisie en France. Itinéraire d’une famille sicilienne » de Jeanine Bevinetto: L’hommage aux Siciliens de Tunisie

Une écriture autobiographique et touchante, une réflexion sur la notion d’intégration, une histoire analysée par l’autrice avec beaucoup de lucidité qui, parfois, peut déstabiliser le lecteur à cause d’un genre indéfinissable qui met ensemble souvenirs, biographie et réflexions personnelles.

Le travail sur la mémoire des « Siciliens de Tunisie » commence à donner ses fruits même en dehors de nos frontières. Les Siciliens, formant 90 % de la communauté italienne de l’époque, s’installeront pour la plupart en France et en Italie au lendemain de l’indépendance.

Le distinguo entre Italiens et Siciliens m’a toujours paru nécessaire. En effet, une multitude de raisons differenciaient ces deux communautés nullement liées par la langue, la culture, l’extraction sociale et arrivées en Tunisie pour différentes raisons, parfois bien avant l’unité d’Italie.

Les discriminations subies par les Siciliens de Tunisie, pas seulement de la part des Français mais aussi par des « Italiens » qui ne les considéraient nullement comme des Italiens, se retrouvent d’ailleurs dans beaucoup de récits et de témoignages publiés par des historiens comme Adrien Salmieri ou bien Albert Memmi, ou encore racontés par le plus commun des mortels, qui a vécu ces discriminations sur sa propre peau.

Il m’a paru donc déontologiquement nécessaire, et j’oserais dire vital, de différencier, depuis le début de mes recherches, les Siciliens de Tunisie des Italiens de Tunisie. Aujourd’hui, on commence à en apercevoir les résultats.

Dans un contexte différent mais proprement sicilien, se situe le livre de Janine Bevinetto, «De Tunisie en France. Itinéraire d’une famille sicilienne», publié en France en 2023 qui met l’accent, entre autres, sur l’identité et sur les liens historiques et affectifs qui lient encore aujourd’hui nos Siciliens à la Tunisie.

Je trouve que tout est dit dans cette citation décrite par l’autrice : «Ma mère biologique est la Sicile, j’ai épousé la France, mais ma nourrice est la Tunisie », faisant référence ainsi à la citation d’Adrien Salmieri.

Jeanine Bevinetto écrit : «J’ai éprouvé le besoin d’ancrer l’histoire de cette migration familiale dans la réalité de ce que fut le sort de près de deux millions de Siciliens entre 1876 et 1945, fuyant la misère, les conflits sociaux ou la répression politique pour des rivages plus radieux ; de ce que furent leur désespoir et leurs désillusions au moment de quitter l’eldorado qu’y avaient trouvé leurs pères et aïeux, en y laissant tout ce qu’ils y avaient construit. Il m’importait de restituer ces épisodes de la vie de notre famille dans le contexte qui a contraint les Siciliens à fuir massivement : l’unification italienne (Ndlr si néfaste pour la Sicile) et ses conséquences politiques et économiques sur la Sicile, la crise économique mondiale de 1929, puis l’avènement du fascisme en Italie».

A ce titre, ce livre comporte de nombreuses références à la situation politique, sociale et économique des deux rives de la Méditerranée à une période où le phénomène migratoire atteint son apogée. Les souvenirs familiaux s’entrelacent donc avec l’histoire parce que les récits personnels permettent de «Déshumaniser les analyses, montrant comment les mécanismes sociaux s’incarnent dans des trajectoires concrètes», écrit l’historienne Anne-Sophie Bruno.

Une écriture autobiographique et touchante, une réflexion sur la notion d’intégration, une histoire analysée par l’autrice avec beaucoup de lucidité qui, parfois, peut déstabiliser le lecteur à cause d’un genre indéfinissable qui met ensemble souvenirs, biographie et réflexions personnelles. Le départ des parents de l’autrice depuis la Sicile aux alentours des années 1930, sa mère originaire de Alcamo (Arcamu en sicilien) arrivée en Tunisie à l’âge de huit ans et de son père né à Gibellina (Gibbiddina en sicilien), arrivé à l’âge de dix ans en Tunisie, très probablement en barque comme un simple clandestin. La Tunisie les a fait rencontrer. La maman donnera naissance à quatre enfants, dont l’autrice née au Kef en 1957.

Cet ouvrage, très bien écrit, rend hommage aux Siciliens de Tunisie et à leur mémoire, réhabilitant, à travers son écriture, la figure de tout migrant qui ne quitte jamais son pays de son propre gré, mais parce que poussé par des situations extrêmement difficiles.

Un commentaire

  1. Mario Brunetti

    06/08/2023 à 21:41

    Le distinguo entre Italiens et Siciliens théorisé par le prof. Campisi bien que fondé, n’explique pas, à mon avis, l’adhésion massive des Siciliens de Tunisie à la propagande fasciste. Certes, les moyens financiers investis par le fascisme furent considérables et la Tunisie, jusqu’à la veille de l’agression italienne contre l’Éthiopie, resta sous la « surveillance » directe du régime de Mussolini (en 1937 des marins italiens ont débarqué du navire militaire Cristoforo Colombo pour assassiner à Tunis le militant antifasciste Giuseppe Miceli). Lorsque la France s’est efforcée d’augmenter la population française par des lois favorisant la naturalisation des Italiens (Siciliens), ceux qui n’ont pas adhéré aux propositions françaises, pourtant attrayantes, ont traité leurs compatriotes de « chair vendue ». Jusqu’au départ massif des années 1960, la majorité des Italo-tunisiens se sentaient italiens. J’ai rencontré beaucoup de ceux qui avaient préféré la nationalité française et qui, après quelques années, ont de nouveau demandé un passeport italien. J’avais des cousins qui possédaient trois passeports : français, italien et tunisien. Dans tous les cas, il ne fait aucun doute que leur sicilianité est restée. C’est une certitude.

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