Il est vraiment inouï, le nombre d’artistes qui se réclament, aujourd’hui, de la peinture ! Sur Facebook, ils affichent leurs travaux pêle-mêle, tentant de s’offrir des satifecits, des «j’aime», des «Bravo», des petits cœurs tout rouges… On ne sait pas qui ils/elles sont et d’où ils viennent. Ils sont nés avant la révolution, ils ont poussé comme des champignons après la pluie.
On me dit que même les galeries (privées) sont dépassées par cet événement, cet avènement ! Et comme le disait l’excentrique Ben, adepte du Nouveau Réalisme (la fameuse école de Nice) autrefois : «Si tout le monde est artiste, il n’y a qu’à fermer les portes!» Ni plus ni moins.
C’est ce que l’on voit aussi dans le domaine de la musique, à l’occasion des fetivals d’été dans nos régions, hormis, bien sûr, les grandes aires (Carthage et consorts) auxquelles on ne cède pas à la facilité, depuis des décennies d’expériences pour donner le must de leur savoir-faire.
Mais parlons de peinture puisque c’est le sujet de cette rubrique.
Et là, nous nous apercevons que les institutions de l’Ordre (comme l’Union des artistes plasticiens, le Syndicat des artistes, etc) sont complètement dépassées. De savoir qui est véritablement artiste, et qui ne l’est pas. Les écoles privées font même des pieds de nez aux grandes, les Beaux arts et autres institutions nationales présentes aujourd’hui dans la plupart de nos régions !
A cet Ordre-là, répond massivement une autre peinture, dans un ordre dispersé, et propice à l’aventure. Et cette peinture n’est pas seulement celle d’artistes autodidactes ou de peintres naïfs ou primitifs ou quoi que ce soit du genre. Elle se présente bien, elle est loufoque, elle est smart et elle est même belle ou «très» belle selon les avis de certains groupes (souvent fermés) bien organisés et possédant leur propre clientèle du côté des Berges du Lac et des architectures futuristes qui demandent des éléments de décors, via les jeunes designers qui travaillent sous la tutelle de tel ou tel architecte de la new wave. Et tant pis, même si ces artistes-champignons de la quatrième ou cinquième génération ne sont pas cotés.
Pour cela, nous nous sommes référés au livre de Pierre(*) Daix «l’ordre et l’aventure» et qui porte en sous-titre» «Peinture, modernité et Représsion totalitaire» (Ed. Arthaud).
Il y parle bien sûr de modernité, en ayant examiné tout d’abord l’évolution de la peinture depuis la grande rupture du 19e siècle jusqu’aux années 1960. «Il faut, dit-il, cerner les bases de la mentalité «moderne» et ses limites».
L’auteur avait enfin découvert «comment ordre et répression y ont toujours cherché appui et trouvé ennemi».
La peinture, disait-il, est une aventure, elle traque le jamais vu, que ce soit celui de la révolution industrielle, de la vitesse de l’intrusion de la publicité, de la télévision, des idéaux totalitaires et de l’inconscient.
«Nous allons dire : comme cela se passe actuellement en Tunisie avec les nouvelles technologies, le Net, la télévision.
«Etre moderne, pour Pierre Daix, ça n’a jamais consisté à croire qu’en 1863 (Manet), en 1885 (Cézanne), en 1914 (Picasso), l’art en savait plus long sur lui-même qu’au temps de Raphael, Poussin, Velasquez, mais seulement que l’art appelait, par la force des choses, à voir la peinture autrement qu’eux».
Il rappelle que l’art est un combat du peintre contre les conditions qui l’enferment.
En Tunisie, malheureusement, les conditions qui enferment les artistes de la nouvelle génération sont très nombreuses. Et dont la plus importante d’entre elles est que ces jeunes peintres n’ont même pas de référents comme leurs aînés ni encore une vitrine muséale, qui pourraient montrer la «modernité», entretenue avant qu’ils n’arrivent. Ils ne sont ni modernes, ni post-modernes.
Et c’est ce pourquoi ils tentent à leur tour l’aventure, comme un moyen de voir du nouveau, du jamais vu.
Même leurs aînés ou certains entre eux sont descendus dans l’arène, à leur tour…

* Pierre Daix (1922-2014). Chroniqueur, journaliste et écrivain français. Auteur de plusieurs ouvrages et ami de longue date de Pablo Picasso

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