Economie circulaire | Mohsen Missaoui, Directeur Général du Cettex à La Presse : “Favoriser l’économie circulaire dans le textile permet d’augmenter sa valeur ajoutée”

 

Dans le secteur du textile, le modèle économique, basé sur la main-d’œuvre bon marché, est révolu. Les exigences environnementales, la percée de l’industrie du recyclage, le changement de comportement des consommateurs européens…, sont autant de facteurs qui font que l’industrie du textile est aujourd’hui à la croisée des chemins : soit elle emprunte la voie de l’innovation, le respect de l’environnement, l’amélioration de la valeur ajoutée, soit elle est vouée au déclin. “La transition verte du secteur n’est plus un choix,
c’est désormais une obligation”, assène Mohsen Missaoui, directeur général du Centre tunisien technique du textile (Cettex) qui explique que le respect des exigences environnementales figure parmi les principaux enjeux qui guettent le secteur. Il apporte son éclairage sur le sujet. Entretien.

Commençons d’abord par dresser un état des lieux du secteur du textile. 2023 était une année marquée par l’accélération de la croissance des exportations de cette industrie. Est-ce conjoncturel ou bien c’est une tendance qui se confirme?

Depuis la crise Covid, le secteur du textile et habillement n’a cessé d’enregistrer des taux de croissance à deux chiffres au point de dépasser les chiffres de 2019, qui est une année de référence. D’ailleurs, 2022 était une année exceptionnelle: les recettes des exportations du secteur ont atteint 2,8 milliards d’euros, soit une croissance de +23%. Cette tendance s’est poursuivie en 2023, puisqu’au cours des 8 premiers mois, les exportations ont augmenté de 10% pour atteindre 6,4 milliards de dinars, c’est-à-dire 1,9 milliard d’euros (soit une augmentation de 8%), alors que les importations ont enregistré une légère baisse de 3% pour se situer à 4,8 milliards de dinars (1,4 milliard d’euros). Rappelons que le secteur du textile est orienté vers l’exportation et que l’Union européenne est le premier marché destinataire. La bonne nouvelle c’est qu’au cours des 6 premiers mois de cette même année, tous les fournisseurs du marché européen ont vu leurs exportations vers l’Europe baisser, et ce, à l’exception de la Tunisie. C’est ce qui prouve que notre industrie est en pleine croissance.

Est-ce que cette performance va se poursuivre au cours de la période à venir?

Je pense que oui. Il est vrai que la conjoncture internationale est marquée par des difficultés économiques, dues essentiellement, à l’accélération de l’inflation dans les pays de l’Union européenne ainsi qu’au renchérissement du coût de la matière première et du transport. Mais le secteur va continuer à évoluer et à croître parce qu’il s’est positionné sur un créneau particulier celui des vêtements de haute qualité et éco-responsables, un produit qui intéresse particulièrement, des consommateurs avertis dont le pouvoir d’achat n’a pas été altéré. Et c’est grâce à cette spécificité de l’industrie textile nationale que le secteur va continuer de croître.

En Europe, on parle déjà de nouvelles politiques de sourcing-proche qui vont bouleverser cette industrie à l’échelle internationale. Est-ce que la Tunisie est positionnée sur ce nouvel échiquier?

Lors de la crise Covid, la plupart des pays ont suspendu l’exportation des vêtements de protection, tels que les masques et les combinaisons. Mais la Tunisie n’a pas fermé ses frontières et a plutôt continué à exporter cette catégorie de vêtements vers le marché européen. La crise était, en effet, le déclic qui a poussé l’Union européenne à revoir sa politique d’approvisionnement en misant sur les pays voisins, à l’instar de la Tunisie. D’ailleurs, c’est ce qui a permis d’amortir le choc de la crise sur l’industrie textile locale. La nouvelle politique de l’Union européenne consiste à favoriser l’approvisionnement auprès des pays voisins, y compris la Tunisie. Et elle a, à cet effet, mis en place une nouvelle politique industrielle à l’horizon 2030, qui est adossée à l’économie circulaire et verte.

Concrètement, comment l’économie circulaire peut être appliquée au secteur du textile? Et comment inciter les industriels à adopter cette approche?

Le secteur du textile et habillement figure parmi les secteurs pollueurs. D’un côté, il y a la demande de vêtements en Europe qui est très importante. De l’autre, il y a la crise Covid qui a influé sur le comportement des consommateurs européens, qui boudent de plus en plus le fast fashion (pour plusieurs raisons, telles que la baisse du pouvoir d’achat) et qui préfèrent les vêtements respectueux de l’environnement, et ce, suite à une prise de conscience quant à l’urgence climatique qui menace la planète. Cette nouvelle donne a poussé l’Union européenne à instaurer un nouveau modèle économique durable dans le secteur. C’est-à-dire, le vêtement doit être respectueux de l’environnement. Son processus de fabrication consomme peu d’eau et utilise des teintures écologiques. Ce même vêtement doit être aussi recyclable afin de le réintégrer dans le cycle de production. C’est, en somme, la philosophie derrière l’économie circulaire appliquée à l’industrie textile. La Tunisie a tenu à être pionnière par rapport à cette nouvelle orientation et a engagé, à cet effet, un ensemble d’actions. Tout d’abord, il y a la stratégie industrielle à l’horizon 2035 qui hisse l’innovation et la transition écologique et numérique de l’industrie tunisienne au rang de priorité. C’est ce qui a encouragé plusieurs industriels, en coordination avec la Fédération tunisienne du textile et de l’habillement (Ftth), à adopter cette nouvelle approche en misant sur des investissements verts, mais aussi sur des projets visant à réduire les quantités d’eau utilisées dans la production des jeans.

Cela a été possible grâce à la mise en place de plusieurs stations de traitement des eaux qui seront réutilisées dans le cycle de production des vêtements avec un taux d’utilisation qui dépasse les 90%.Il faut dire que plusieurs entreprises ont emprunté cette voie écologique. La volonté de réussir la transition verte dans l’industrie du textile se manifeste aussi à travers les nombreuses recherches et expériences scientifiques qui ont été réalisées dans ce domaine pour tester des processus de recyclage de déchets solides provenant des opérations de traitement des eaux et du tissage qui seront réutilisés dans la fabrication de nouveaux vêtements. D’ailleurs, nous avons une expérience, en ce sens, qui a démarré il y a trois ans et qui est toujours en application. Elle consiste à produire le tissu pour jean à partir de déchets recyclés.

Comment évaluez-vous cette expérience?

C’était une expérience réussie en dépit des difficultés rencontrées et des obstacles réglementaires qui l’ont entachée. Parce qu’il faut être réaliste et évaluer avec objectivité le travail effectué. En effet, il s’agit de l’unique entreprise installée en Tunisie spécialisée dans la fabrication des tissus jeans. Étant donné qu’elle n’est pas totalement exportatrice, le fait qu’elle collecte les déchets auprès des autres entreprises textiles qui sont totalement exportatrices pose un problème au niveau de la douane.

L’écueil a été surmonté mais cette procédure et cet échange entre sociétés textiles de différents régimes doivent être réglementés afin d’ouvrir de nouveaux horizons pour toutes les entreprises du secteur. Après tout, le textile circulaire constitue une opportunité pour la Tunisie qui est appelée à se positionner sur l’échiquier et améliorer la valeur ajoutée de cette industrie.

Communiquer autour de cette expérience est important afin d’inciter les entreprises, y compris les entreprises étrangères, à investir dans le textile circulaire…

Oui, d’ailleurs, étant au parfum de cette expérience, des investisseurs chinois et albanais ont manifesté leur intérêt à investir en Tunisie. Ils étaient venus explorer les possibilités d’un partenariat autour de projets similaires. Notre objectif est d’améliorer l’intégration du secteur en promouvant la production locale des matières premières.

Le projet Stand Up, qui a été clôturé en septembre dernier, vise justement à promouvoir le textile circulaire en Tunisie. Quels sont ses principaux résultats et quel était son impact en termes d’encouragement des investissements verts dans ce domaine?

Stand Up est un projet financé par l’Union européenne, dans le cadre du programme Bassin maritime Méditerranée ” (IEV CTF Med) qui a démarré en juillet 2020. Moyennant un budget global de 3, 7 millions de dollars, le projet vise à soutenir les entrepreneurs et les entreprises éco-innovantes opérant dans l’industrie du textile-habillement dans 5 pays, en l’occurrence l’Espagne, la Tunisie, le Liban, l’Egypte et l’Italie. Son objectif est de promouvoir des initiatives d’économie circulaire, évolutive, reproductible dans la Méditerranée, mais aussi de soutenir l’innovation et la technologie et favoriser une économie circulaire inclusive dirigée par les jeunes et surtout les femmes. Pour ce faire, le projet a mis en place plusieurs outils et moyens, à savoir, des formations à l’éco-innovation et l’entrepreneuriat vert, des subventions financières à raison de 9.000 euros par jeune entrepreneur, un transfert de technologies à travers un accompagnement ciblé concernant l’accès au marché à l’échelle nationale et internationale et la protection de droit de propriété intellectuelle. La participation de la Tunisie à ce projet, via le Cettex et le Citet, a permis de former 40 jeunes entrepreneurs à l’éco-innovation ainsi qu’à la réalisation de Green Business Plan, de fournir de l’accompagnement technique et financier nécessaire, de réaliser une étude des systèmes d’innovation et de créer une communauté de propriété intellectuelle virtuelle via la plateforme Open eco-innovation. Grâce au projet Stand Up, une autre étude portant sur les stratégies et les recommandations relatives à l’amélioration de l’écosystème tunisien à même de promouvoir des modèles de production durable, a vu le jour. La propriété intellectuelle en point de mire, une troisième étude sur les politiques de propriété intellectuelle en Tunisie pouvant être déployées à l’échelle internationale a été, également, réalisée afin d’inciter les jeunes entrepreneurs du secteur textile durable et innovant à adopter et miser sur la propriété intellectuelle en tant que locomotive de croissance, mais aussi à instaurer le système des vouchers pour la protection des marques et des produits.

Les efforts pour promouvoir le textile circulaire demeurent, donc, disparates. Ce qui manque c’est une politique globale élaborée à l’échelle nationale pour dynamiser ce segment d’activité qui peut jouer le rôle de locomotive de croissance ?

Je rappelle ici que la stratégie industrielle à l’horizon 2030 consacre tout un chapitre à la transition écologique et numérique.

Il est vrai qu’il y a plusieurs projets pilotes et initiatives ont été lancés, en ce sens, l’enjeu serait d’unifier les efforts à travers des projets de coopération pour renforcer cette transition écologique.

Est-ce que les industriels sont réceptifs à ce changement qui est en train de s’opérer dans le domaine du textile? Hésitent-ils encore à sauter le pas et à engager leur transition écologique?

La production textile locale est destinée à l’exportation, et l’Union européenne est le principal marché destinataire. La transition verte du secteur n’est plus un choix, c’est désormais une obligation, en premier lieu environnementale (pour préserver notre environnement), mais c’est aussi un passage obligé parce que notre industrie doit répondre aux nouvelles exigences des marchés internationaux qui ont mis en place des normes et des critères environnementaux favorisant le développement durable. Il ne faut pas oublier ici que le modèle économique circulaire appliqué au secteur du textile constitue une opportunité importante pour cette industrie parce qu’il va lui permettre d’améliorer sa valeur ajoutée. Aujourd’hui, les professionnels et les autorités de tutelle œuvrent à concrétiser cette nouvelle orientation.

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