L’actrice Lobna Mlika, Prix de la Meilleure interprétation féminine au Festival « Les Saisons de création » du TNT, à LA PRESSE : «Je crois qu’il faut juste tenir bon et aller jusqu’au bout pour réaliser ses rêves…»

 

Diplômée de l’Institut supérieur d’art dramatique (Isad), Lobna Mlika est enseignante de théâtre dans un lycée. Elle est aussi actrice. Une actrice très prometteuse qui a le vent en poupe et qui a campé des rôles de premier plan dans des pièces de théâtre souvent  importantes dont certaines sont entrées dans la légende du théâtre tunisien. Au début de ce mois de novembre, elle a obtenu, sûrement avec beaucoup de mérite, au Festival « Les Saisons de Création » organisé par le Théâtre National Tunisien (TNT), le «Prix de la Meilleure interprétation féminine » pour son rôle dans la pièce de théâtre « Hlimt bik el bareh » (J’ai rêvé de toi hier). Les questions que nous lui poserons dans cette interview vous informeront davantage sur son parcours et son travail.

Vous venez de décrocher le « Prix de la Meilleure interprétation féminine » pour votre rôle dans la pièce « Hlimt bik el bareh » (J’ai rêvé de toi hier) qui a été présentée dans le cadre de la première édition du festival « Les Saisons de Création » organisé par le Théâtre National Tunisien (TNT) en ce mois de novembre. Que représente cette distinction pour vous ? En avez-vous obtenue d’autres, auparavant ?

C’est un honneur de recevoir ce prix sachant que 15 spectacles ont été présentés pendant ce festival avec des actrices qui se sont  données  corps et âme et que je salue  d’ailleurs… Recevoir un prix c’est plaisant certes, mais ce qui est important c’est « faire », créer et être sur scène. La reconnaissance est agréable mais ça n’a jamais été une finalité pour moi.

Vous campez le rôle de « la mère » dans cette pièce très spéciale, originale,  où le processus de création construit autour d’un fait divers implique les spectateurs aussi. Pourriez-vous éclairer davantage les lecteurs sur la genèse et la particularité de la démarche de cette pièce traitant du problème de la violence et que vous avez conçue vous-même avec le dramaturge et metteur en scène syrien vivant en Tunisie, Ibrahim Jomaâ ?

Le spectacle s’inspire d’un véritable fait divers, un événement violent qui nous a tous secoués, «un adolescent qui a attaqué son professeur au couteau et à la hache». La recherche artistique est née d’un questionnement autour de la notion de violence selon  le point  de vue  de la mère d’un « criminel ». Dans une démarche expérimentale, nous avons, Brahim et moi, creusé la question de la maternité et ses représentations inscrites dans l’imaginaire. C’était pour nous un voyage entre rêves et réalité, un voyage dans les périples de notre subjectivité impactée par l’acte de violence. Ce même voyage vécu dans le processus de création est devenu le spectacle dans lequel on invite le spectateur à vivre une expérience humaine.

Vous avez commencé votre carrière d’actrice, en 1998, quand vous étiez encore étudiante à l’Institut supérieur d’art dramatique, dans un spectacle pour enfants de Ali Yahyaoui, intitulé « La chaussure de Zahrane ».  Pourrait-on penser que vous vous étiez destinée d’abord à ce fabuleux domaine de création qui est le difficile théâtre pour enfants, avant que vous ne succombiez à l’attrait du théâtre pour les adultes ?

«La chaussure de Zahran » est l’une des plus belles expériences théâtrales que j’ai jamais vécues. Ali Yahyaoui est un  metteur en scène sensible et très sérieux. Je me rappelle   avoir fait une tournée extraordinaire dans  plusieurs villes et villages de tout le pays. On avait donné des représentations dans des écoles primaires et des places publiques. Avoir des enfants comme spectateurs n’est pas chose facile mais très agréable quand tu réussis à les tenir. C’était un bel apprentissage pour moi, actrice débutante dans le milieu. Et je suis prête à revivre l’expérience si j’en aurai l’occasion.

Vous avez vécu une belle expérience artistique, longue de plus de 14 ans,  avec le très doué homme de théâtre tunisien Fadhel Jaîbi ainsi qu’avec sa compagne Jalila Baccar, l’icône du Théâtre tunisien, et l’équipe de leur compagnie théâtrale. Ainsi, après des stages dirigés par Fadhel Jaîbi sur le jeu de l’acteur, avez-vous été choisie pour interpréter des rôles de premier plan dans des pièces importantes de cette célèbre compagnie ou troupe du « Nouveau Théâtre ». Que voudriez-vous nous dire sur cette expérience ou « aventure » artistique et quels souvenirs en gardez-vous ?

Oui effectivement, c’était une belle expérience, très enrichissante à tous les niveaux. J’ai beaucoup appris et j’y ai fait de belles rencontres. Monter sur scène avec Jalila Baccar, Fatma Ben Saïden ou Sabeh Bouzouita, c’est une chance certes mais aussi une responsabilité. Jeune actrice, à l’époque, c’était pour moi un challenge qui pouvait être stressant et dur à vivre mais très constructif parce que je voulais  y arriver.

Les grandes pièces du Nouveau Théâtre dans lesquelles vous avez pu jouer des rôles importants , comme surtout « Khamsoun », en 2006, ou « Amnésias », en 2009, ou « Violences », en 2015, ou encore « Peurs », en 2017, sont considérées par tous les connaisseurs en la matière comme des « pièces cultes ». Ayant assisté vous-même de près à la création  de ces pièces, pourriez-vous nous révéler le secret des succès qu’elles ont partout remportés ?

Le secret à mon avis c’est essentiellement « le travail » et le sérieux  dans le travail mais aussi le choix de l’équipe. Fadhel prend son temps pour choisir les acteurs et travaille énormément avec eux. C’est un metteur en scène qui est à l’écoute de toutes les propositions. Tout en sachant ce qu’il veut, il est capable d’être dans le « doute » ce qui lui permet à mon avis une ouverture sur les propositions de toute l’équipe et c’est ce qui enrichit encore plus et à tous les niveaux ses créations.

Dans, par exemple, l’une de ces mémorables pièces qui ont pu entrer dans la légende du Théâtre tunisien et qui est « Khamsoun », intitulée aussi, en français « Corps otages », vous avez merveilleusement campé le rôle central qui est celui de Amal, victime de l’extrémisme religieux et qui, de marxiste pure, se métamorphosa soudain en une dangereuse islamiste jihadiste vêtue d’un « niqab » et rentrant de France où elle a été endoctrinée par des extrémistes. Comment la femme moderne, et anti-salafiste que vous êtes, a-t-elle pu incarner ce personnage qui s’oppose diamétralement à elle, à tous points de vue ?

Quand on travaille sur un personnage il ne faut jamais le juger. Amal est une jeune femme à la recherche d’un idéal. Elle  avait besoin de réponses et elle les  a trouvées dans le mysticisme religieux. Il a  fallu pour moi aller à la découverte  de ce monde. J’ai beaucoup lu à propos de Ibn Arabi, El  Hallej et Tabrizi… J’ai découvert un monde magnifique et c’est ce qui m’a aidée à aborder ce personnage sans tomber dans le jugement et à réaliser à quel point Amel est un personnage complexe porteur de contradictions qui peut ressembler à toute une génération qui se  cherche et cherche son chemin.

En plus de vos rôles dans des pièces de théâtre, vous avez interprété des rôles dans des films, au cinéma, de courts et de longs métrages, tels « Le professeur » de Mahmoud Ben Mahmoud, en 2012 ou « Sayda Manoubya » de Samed Hajji, en 2013, ou « Feu » de Nejm Zeghidi, en 2013 aussi, ou encore « Craque-Madame » de la jeune réalisatrice tunisienne Maryem Essoussi, réalisé en 2020, dans le cadre des activités de l’Ecole supérieure de l’audiovisuel et du cinéma de Gammarth (Esac) et qui a remporté le  « Prix du meilleur film et meilleure fiction » au « C (H) Orta — Short Film Festival of Faial », au Portugal. A-t-il été facile pour vous de passer du jeu sur les planches du théâtre au jeu devant les caméras du cinéma ? Projetez-vous de jouer aussi dans des feuilletons télévisés ?

Non, la télé ne m’a jamais attirée malgré les propositions qui m’ont été faites. Le divertissement ne m’intéresse pas. J’ai envie de faire de l’art et essentiellement de l’art théâtral. Par contre, le cinéma me fait rêver et je crois que passer par le théâtre aide l’acteur à avoir une rigueur et une intensité importante dans le jeu mais qu’il faut réadapter face au regard «délicat» de la caméra. D’ailleurs je viens de participer à deux films, un long métrage « Tunis-Jerba » de Amel Guellati et un court métrage « LeniAfrico » de Marwène Labib dont la sortie est pour  bientôt.

Lors des années 2020-2021, vous vous êtes essayée à « l’Art de la performance » en travaillant avec des jeunes. En quoi consiste cet art ?

Depuis un moment je m’intéresse à toutes les propositions  venant de jeunes créateurs. J’estime que beaucoup d’entre eux, au cinéma comme au théâtre, sont porteurs de projets et de regards particuliers. Ils ont des propositions différentes de ce qui a été fait. L’art de la performance permet cette ouverture sur l’expérimentation et le renouvellement dans la pratique théâtrale. Aujourd’hui, la notion de «limites» entre les arts de la scène est devenue caduque. Ce qui m’intéresse c’est l’Art vivant et la diversité du genre théâtral. La collaboration avec des jeunes, tel que Brahim Jomaâ dans « Hlemt bik elberah » ou encore Marwa Manaï dans «Sur le seuil », m’a aidée à me ressourcer et à réinventer ma manière d’aborder la  création.

Vous êtes aussi militante féministe et vous avez collaboré avec « L’Association tunisienne des femmes tunisiennes». Est-ce que c’est le théâtre qui vous a conduite vers le féminisme ou c’est le féminisme qui vous a guidée vers le théâtre ?

Je crois que, très tôt, j’ai réalisé que les femmes peuvent être affectées de manière disproportionnée par toutes les formes de violence et de discrimination dans toutes les sphères de la vie, donc être féministe, pour moi, a été comme une évidence et collaborer avec une association comme l’Atfd me permet de me sentir moins seule et m’aide à contribuer, à travers des ateliers de théâtre, à leur combat qui est aussi le mien. Un combat pour la pleine égalité avec les hommes.

A la fin des années 90, quand vous avez choisi de vous inscrire, comme étudiante, à l’Institut supérieur d’art dramatique », le théâtre était encore pratiqué presque exclusivement par les hommes dans la petite ville du Sahel où vous êtes née et où vous avez vécu jusqu’à votre baccalauréat. Les femmes de votre ville, qui est plutôt conservatrice et encore fortement  marquée par sa mémoire d’ancien village, ne pouvaient pas monter sur les planches et craignaient d’être « mal vues » en essayant de faire du théâtre, même si elles en raffolaient et étaient bien nombreuses à assister aux spectacles de la vieille troupe du village où les actrices venaient souvent d’autres villes. Qu’est-ce qui en vous, dans votre éducation ou dans votre itinéraire, vous a décidée à faire des études de théâtre et à être actrice, malgré les vieux préjugés  ayant la peau dure ?

Enfant, j’ai eu  la possibilité de participer à des ateliers de  théâtre et de chants  et d’assister à des films dans le cadre des activités culturelles de la maison de culture de Hammam-Sousse. Et je crois que c’est ce qui m’a permis de m’ouvrir sur le monde des arts et de me décider à en faire mon métier. Il y a eu des résistances dans la famille au début, mais quand ils ont réalisé que je suis décidée ils m’ont soutenue et je leur en suis reconnaissante.

Je crois qu’il faut juste tenir bon et aller jusqu’au bout pour réaliser ses rêves. Les vieux préjugés existent pour être transgressés… Même dans le milieu théâtral on a encore du chemin. Je suis consciente qu’être femme actrice-créatrice et qui s’essaye à de nouvelles formes théâtrales peut déranger et susciter des résistances mais ma réponse c’est la persévérance et le propos artistique lui-même.

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