Inès Ben Othman, réalisatrice du documentaire « Mouvma », à La Presse : «Notre rôle de cinéaste est d’observer et de mettre en relief les aléas de la vie»

 

Une femme dans un monde de foot. Inès Ben Othman a osé le pari de s’intégrer dans le milieu des Ultras pour déceler en eux la fibre artistique en mettant en lumière leur vie et leur création et montrer leur autre facette, loin du vacarme des stades. Grâce à sa détermination et son attachement à son métier, la réalisatrice a réussi à dégager leurs émotions et à nouer avec eux une amitié durable. Entretien.

Votre précédent documentaire « Attitude » est consacré aux Ultras. Avec « Mouvma », vous réalisez un long documentaire sur le même thème. Qu’est-ce qui vous a donné envie de refaire un film sur le même sujet ?

L’aventure a commencé en 2014 avec « Attitude » et continue encore aujourd’hui. C’est très difficile pour une femme d’entrer dans ce cercle très masculin et surtout d’être acceptée. Au fil de mes rencontres, j’ai découvert des gens très solidaires et qui ont également un talent artistique. Je connaissais, donc, déjà le monde des virages mais j’ignorais le milieu des Ultras. En les approchant, j’ai pu établir avec eux une certaine confiance, de nouer des amitiés parfois très difficiles. J’ai même été empêchée d’accéder au stade par un Ultra, mais au bout de quelques jours, grâce à ma détermination, on est devenus amis et il m’a invitée à partager le repas avec sa famille.

« Attitude » aborde les relations conflictuelles entre les Ultras et la police, « Mouvma » est orienté sur la chanson.

Les Tiffos (animation visuelle organisée par les supporters d’une équipe) sont des événements festifs dans les stades d’une grande beauté. Il y a derrière un travail très dur et minutieux. Dernièrement, au cours d’un match, l’entrée dans les virages a été consacrée à la cause palestinienne. Plusieurs chansons dénonçaient la barbarie contre le peuple palestinien. Les Tiffos font appel à la liberté, à la dignité et à l’égalité entre les peuples.

Comment avez-vous procédé au choix des personnages du film ? Estce que vous les connaissiez déjà ?

Sur les cinq personnages, je ne connaissais qu’un seul, celui de Sfax que j’ai rencontré en 2014. Les quatre autres, je les ai approchés grâce à Janouna, Ultra de l’Espérance Sportive de Tunis (EST) que j’ai côtoyé via Facebook. Il a une histoire particulière. C’est un rescapé du salafisme. En 2014, il allait rejoindre les salafistes en Syrie, mais, heureusement, il a été repêché par les groupes et les responsables de son club qui l’ont aidé à revenir à son état normal après avoir subi un choc émotionnel terrible.

Combien de temps avez-vous consacré à la réalisation de ce film ?

Quatre ans. J’ai dû faire le tour de la Tunisie deux fois avant d’entamer le tournage. Sur trois ou quatre personnes auteures de chansons, une seule de Bizerte a accepté de participer au film. Janouna m’a promis de m’épauler.

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées lors du tournage ?

C’est surtout lors de la préparation. C’est très difficile d’accéder à un quartier, de rencontrer des personnes qu’on ne connaît pas. Il y a des quartiers très chauds et difficiles d’accès.
J’étais tout le temps accompagnée par mon directeur de production, qui, lui aussi, est membre d’un groupe d’Ultras. En fait, le film est une incursion dans le milieu des Ultras dont je me sens très proche parce que, comme eux, je me sens moi-même marginalisée en tant qu’artiste. Ce sentiment de proximité m’a permis de gagner leur confiance.

Quel est le style de musique des Ultras? Est-ce du rap ?

Non, ce n’est pas du rap. C’est une musique au style particulier. Le rythme aussi est différent. Il y a des chansons qui ne sont pas fredonnées dans les virages dont le rythme est soutenu voire militaire. Or, celles abordées dans « Mouvma » se caractérisent par la lenteur du rythme. Elles sont composées pour être enregistrées et diffusées sur des plateformes digitales.

« Mouvma » montre, d’autre part, des SDF (sans-logis), des stades sans public et sans joueurs. Est-ce important de mettre en lumière tout cela ?

C’est l’objectif du film. Je parle de la société, des situations que je trouve catastrophiques sur le plan économique, notamment pour les habitants des quartiers populaires et des rues de Tunis
C’est aussi un film sur la marginalité qu’on soit SDF ou appartenant à un groupe Ultra ou encore artiste non commercial.

La marginalité, est-ce le message que vous voulez transmettre ?

Certainement. On peut faire un pays uni à travers l’art et l’amour même si l’époque actuelle est difficile. Mais l’espoir existe encore.
Notre rôle de cinéaste est d’observer, de souligner et de mettre en relief les aléas de la vie.

Vous filmez vos personnages de ¾ ou de dos. Est-ce un choix artistique ou bien parce que les protagonistes vous ont demandé de ne pas montrer leur visage ?

C’est un choix qui m’a été imposé par les protagonistes. Ils sont antisystème et anti-média. Ne pas montrer leur visage est une posture par rapport à la société et au système. On voit le visage de Janouna parce qu’il ne fait plus partie d’un groupe. Il n’a donc pas à se cacher, ni à se conformer aux codes et aux statuts internes des groupes ultras.

Vers la fin du film vous réunissez tous les personnages dans un seul espace pour écrire ensemble une chanson. Quel est le but de cette scène ?

L’art rassemble les gens et les soude. Dans les stades, les ultras sont considérés comme des rivaux qui attaquent avec leur chanson l’adversaire.
J’ai mis beaucoup de temps pour convaincre les personnages du film de travailler ensemble. Janouna m’a beaucoup aidée. Il est porteur de messages d’union et d’amour.

Quel regard portez-vous sur la situation actuelle du football ?

Le problème se pose au niveau de l’infrastructure. Ce n’est pas avec des stades délabrés qu’on peut faire un bon football. Idem pour les autres sports collectifs ou individuels. Le secteur culturel n’est pas non plus épargné. L’infrastructure reste le point faible, mais ce n’est pas nouveau, c’est même une continuité.

Est-ce que vous avez un autre projet de film ?

J’ai obtenu une aide à l’écriture d’un long-métrage de fiction. Le scénario est inspiré d’une histoire vraie que j’ai vécue lors de mon séjour à la prison pour femmes de La Manouba où j’ai eu l’occasion de rencontrer une mère et sa fille jugées à perpétuité pour avoir tué le père.

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